Marée nocturne

Marée nocturne

de Curtis Harrington

  • Marée nocturne
  • (Night Tide)

  • États-Unis1961
  • Réalisation : Curtis Harrington
  • Scénario : Curtis Harrington
  • Image : Vilis Lapenieks
  • Montage : Jodie Copelan
  • Musique : David Raksin
  • Producteur(s) : Aram Katarian
  • Interprétation : Dennis Hopper (Johnny Drake), Linda Lawson (Mora), Gavin Muir (Cpt. Samuel Murdock), Luana Anders (Ellen Sands), Marjorie Eaton (Mme Romanovitch)...
  • Éditeur DVD : Wild Side Vidéo, coll. Vintage Classics
  • Date de sortie DVD : 25 janvier 2012
  • Durée : 1h24

Marée nocturne

de Curtis Harrington

Au bout de la nuit, les écailles !


Au bout de la nuit, les écailles !

Des copies moyennes, mais un prix très raisonnable : la collection DVD « Vintage Classics » de Wild Side est de retour. L’occasion de découvrir des films improbables, mystérieux et plein de charmes. Marée nocturne, réalisé par Curtis Harrington en 1961, et interprété par le tout jeune Dennis Hopper, ne fait pas exception à cette règle.

Un marin solitaire tombe sous le charme d’une jeune femme belle et étrange rencontrée un soir dans un bar. Cette femme travaille dans une fête foraine, où déguisée en sirène et installée dans un genre d’aquarium, elle s’expose aux curieux avides de bizarreries. Mais alors qu’une relation amoureuse semble se nouer entre eux, notre jeune marin est mis en garde : cette femme serait en fait une véritable sirène et, détail macabre, tous les hommes l’ayant approchée de trop près auraient mystérieusement disparu !

Bizarrerie bancale, Marée nocturne ne ressemble à rien, semble comme en marge de tout, et ce à l’image du lieu dans lequel nous sommes plongés. L’impression d’être face à un film mal-foutu, un petit budget dont la transparence laisse à désirer… Loin d’une esthétique hollywoodienne classique, la forme réussit à servir au mieux un récit étrange, délirant et fou, dans lequel la perception que nous avons de ce qui est vrai ou fantasmé est constamment remise en cause. L’impression laissée par la mise en scène nous désarçonne, et contribue à nous rendre opaque et suspect ce qui pourtant ne devrait pas l’être. Nous sommes comme face à un manuscrit étrange, retrouvé dans un lieu improbable, écrit dans une langue qu’il nous faut déchiffrer. Si nous ne pouvons prendre appui sur des assises stables, c’est que le cadre lui-même, celui d’un port, nous en empêche. Ici, pas de communauté solidement enracinée, et vivant selon un ensemble de gestes codifiés et organisés. Le marin solitaire est le déraciné par excellence. Il erre sans personne, traînant son désarroi, à la merci des rencontres que le hasard mettra sur sa route.

Et c’est clairement ce désarroi qui permet d’enclencher le récit. La façon qu’a le personnage d’accoster cette jeune femme étrange est révélatrice, car son comportement, sans jamais être violent, est pourtant emprunt d’une insistance marquée. Il souhaite clairement s’accrocher à cette apparition mystérieuse, cette beauté illuminant les ténèbres de son errance, et s’assurer que celle-ci n’est pas un mirage amené à disparaître. L’obsession du personnage, son amour pour cette femme, le pousse à aller voir derrière le miroir, à chercher la vérité. Mais sa naïveté et l’absence totale d’interlocuteurs fiables l’empêchent, malgré son intelligence, de comprendre ce qui se passe. D’ailleurs, l’un des personnages remet en cause la logique rationaliste dans laquelle il a été élevé, considérant que celle-ci ne peut apporter de réponses à tout. De là l’irruption du rêve dans le récit : sa raison, qu’il semble préserver dans le réel, est mise à rude épreuve dans ses songes. Ce qui lui paraît délirant, vient pourtant le hanter dans son sommeil, lui laissant une impression telle que sa vision des faits en est troublée.

La force du scénario ne réside pas forcément dans sa construction ou sa vraisemblance, mais dans la façon dont tout ce qu’il convoque participe à la mise en place d’une certaine atmosphère. Tous les éléments réunis sont propices à ériger un climat de délire, de folie et de fantasme. Les récits de marins, ou situés dans les ports, ont ceci de tragiques qu’ils content des histoires forcément éphémères. Rien ne peut être approfondi, tout reste en surface. Cette incapacité à cerner l’essence de ce qui est pousse les individus en pleine dérive à fantasmer, à délirer, à combler ce qu’ils ne peuvent comprendre en laissant travailler leur imagination. Chez eux les mythes et les légendes vivent éternellement. Cette vie si particulière du marin est ici confrontée à un autre monde d’illusions, celui de la fête foraine. Ce monde est fait d’attractions étranges, de manèges, d’un tournoiement qui trouble les sens et la perception que nous avons du réel. Enfin, pour parachever la confusion des points de vue, nous apprenons que la jeune sirène est une orpheline originaire d’une île grecque où elle a été recueillie par le gérant de la fête foraine. Le mystère est donc complet : orpheline, on ne sait qui elle est précisément, quelles sont ses origines. De plus, le fait de venir d’une île ne peut que stimuler l’imagination, l’île symbolisant malgré tout l’apparition, l’éphémère, une terre fermée sur elle-même et vivant selon une logique qui lui est propre.

Ainsi, malgré l’aspect bancal du film, cette histoire à dormir debout a un charme fou. À la fois élégante, fragile et déterminée, l’interprétation de Dennis Hopper nous saisit et nous entraîne dans sa logique. Comme souvent avec cette collection, la copie est moyenne, mais l’étrangeté de ce titre et son originalité font que les considérations techniques passent au second plan.

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