Si le court-métrage a la possibilité de pouvoir aller à l’essentiel et d’épurer sa narration en faisant l’économie d’intrigues secondaires, cette frontalité peut aussi réduire le film à un discours lorsque la simplicité de l’intrigue est mise au service d’un sujet. Cette approche dominait malheureusement cette année la compétition nationale du festival de Clermont-Ferrand, où les œuvres les plus engagées politiquement l’étaient au détriment de leur forme. À rebours de cette tendance, quelques films se sont toutefois emparés de la forme courte pour s’autoriser une forme d’approximation, tant esthétique que dramaturgique. Se faisant le relai de personnages en proie à l’indécision et à la confusion, ces films ont en partage une manière de déjouer la clarté de l’énonciation pour explorer ce qui échappe à la rationalité, dans une perspective tragique ou par simple goût de la contradiction et du non-sens.
Ce plaisir de la contradiction se trouve au cœur de trois comédies. La randonnée des Fleurs bleues de Louis Douillez repose sur une dualité entre ce qui est montré et ce qui est dit : tandis que deux personnages sont absorbés par le récit de leurs histoires d’amour respectives, un jeu de séduction s’esquisse en sourdine entre eux. L’omniprésence du second degré vient signaler l’existence d’un récit qui se vit en creux, à la marge des mots, et se transmet par un échange de regards, un quiproquo ou encore l’émoi suscité par un contact physique. Plus largement, Louis Douillez envisage la comédie comme un espace résolument ironique qui rend visible la facticité de la fiction et contrarie le réalisme rohmérien auquel on pourrait de prime abord l’associer. Les faux-semblants nourrissent aussi l’argument de La Réputation de Carmen Leroi et Emmanuel Mouret : une jeune réalisatrice apprend que le monteur son avec lequel elle collabore a la réputation d’être un séducteur compulsif, alors même que sa conduite envers elle est irréprochable. D’abord dérisoire, ce soupçon donne lieu à une expérience de l’altérité plus profonde, le discernement de l’héroïne s’amoindrissant à mesure qu’elle tente de trouver un sens caché aux faits et gestes du monteur et qu’elle interroge ses propres sentiments, tiraillée entre la fierté de ne pas être une proie et un inéluctable désir d’être désirée. Ainsi, à travers une situation qui ne cesse de se complexifier, le film s’amuse d’une incapacité fondamentale à « connaître » la réalité et préfère épouser les tergiversations de son héroïne, jusqu’au beau plan final qui ménage une ultime hésitation.
Le refus de l’efficacité narrative est enfin poussé jusqu’à l’absurde par Pauline Bailay dans 43° à l’ombre. Le piétinement du récit, élaboré autour d’un vide – une carte de tarot égarée – autorise une recherche essentiellement plastique autour de l’immobilité. Cadres fixes et travellings latéraux s’accordent à un univers géométrique où décors, objets et personnages sont assimilés les uns aux autres, dans une continuité de couleurs et de motifs. Le film obéit à une volonté de manifester la planéité de l’image, par exemple lorsqu’un objet mentionné dans une conversation apparaît en surimpression devant les personnages. Vidés de toute intériorité, ces derniers sont engagés dans un devenir-objet, corps parmi d’autres que Pauline Bailay observe pour leur mécanique.
Au-delà des mots
D’autres films ont mis en avant de manière plus grave l’échec de la parole à traduire la complexité ou l’ambivalence des émotions, en cherchant dans leurs formes le moyen de restituer des expériences vécues irréductibles au langage. Dans Amsterdad, Augustin Bonnet filme l’absence de communication entre un père et un fils – deux acteurs jouant leur propre rôle – en week-end à Amsterdam. Plaçant le hasard au cœur de son esthétique (caméra aux mouvements aléatoires, montage heurté), le film suit le fil décousu des pérégrinations des personnages, d’auberges bon marché en coffee shops miteux, et met en miroir leur détresse affective palpable avec ce territoire inconnu, réduit à des décors impersonnels. Généalogie de la violence de Mohamed Bourouissa, lauréat du Grand Prix, relate lui aussi une épreuve de silence : un contrôle de police « au faciès » subi par un jeune homme racisé en plein rendez-vous amoureux. Assez adroitement, le film dépeint la banalité de cette procédure, laquelle s’exécute silencieusement et ne se soldera que par un « ça va » échangé par les amoureux, en même temps qu’il figure la dynamique d’un traumatisme ; perturbant le déroulement de la scène, des images modélisent en 3D l’imaginaire du personnage (dont on entend la voix intérieure en off), et mettent au jour la pensée comme seul refuge face à la dépossession du corps. Enfin, le motif du brouillard dans Attention, brouillard d’Alice Brygo et Louise Hallou métaphorise un doute existentiel. Ce docu-fiction fait d’un EHPAD isolé dans les Pyrénées une scène de théâtre où quelques patients viennent partager leurs craintes de l’avenir et de l’au-delà, dans des mises en scène qui allient le trivial et le prophétique, sous l’influence du cinéma de David Lynch. Passant de l’établissement à des vues de montagnes obstruées par la brume, les réalisatrices font dialoguer le langage ésotérique d’un phénomène naturel et les propos mi-sages, mi-déments des personnages, pour figurer la menace d’un avenir sombre et redouté, qui épuise toute tentative d’interprétation.