Dans les salles de cinéma d’Annecy, les spectateurs n’en ont que pour les lapins. Animal fétiche du Festival, il déclenche à chaque apparition à l’écran des clameurs enthousiastes (« Lapin !»). Cette année, c’est Bugs Bunny qui jouait le rôle du présentateur. Dans une vidéo promotionnelle diffusée avant chaque projection, il promettait au public « des héros, des méchants, des trucs artistiques, [et] des explosions ». Mais à ses côtés, un autre présentateur officieux a marqué cette édition : le réalisateur Theodore Ushev, venu présenter son court-métrage La vie avec un idiot. Lors de la cérémonie d’ouverture, il a pris la parole pour livrer un message bien moins humoristique, glissant quelques mots amers sur le climat politique actuel. Dans le sillage de son intervention, les films présentés au festival, entre fables écologiques, appels à la révolte et prises de position idéologiques, proposaient autant de réponses – inquiètes, combatives ou pleines d’espoir – aux crises écologiques, sociales ou politiques.
Urgence
Dans La mort n’existe pas, long-métrage réalisé par Félix Dufour-Laperrière et présenté à la Quinzaine des cinéastes de Cannes, cette crise est montrée de manière explicite : attentat révolutionnaire, manifestations, discours politiques, etc. Mais ces actions ne font finalement l’effet que d’un coup d’épée dans l’eau. L’attentat fomenté par les personnages échoue et le véritable basculement survient non pas à travers l’action politique, mais à la suite d’un tremblement de terre. Le film glisse alors de l’appel politique immédiat vers une fable sur le déclin d’une culture opulente et décadente, personnifiée par un couple de vieillards en fauteuil roulant et des statues recouvertes d’or. La révolution ne passerait donc plus par la violence physique, mais par la destruction des symboles.
À cette vision crépusculaire fait écho Planètes de Momoko Seto, également présenté en compétition officielle. Le film suit le voyage de quatre akènes de pissenlits dérivant à travers une Terre quasi fantasmagorique, métamorphosée suite à une explosion nucléaire. Moins que la catastrophe elle-même, ce sont les changements d’échelle et de perspective qui transforment la planète : à hauteur de pissenlit, les champignons deviennent des cavernes minérales, les mille-pattes d’immenses dragons, et les plantes en décomposition des volcans crachant gaz et spores. Si l’on peut juger son bestiaire « ordinaire », c’est que Planètes envisage un extraordinaire qui ne résiderait pas ailleurs, mais bien ici, dans le monde réel, dissimulé sous nos pieds et niché dans ses moindres interstices. Par un simple glissement de point de vue, le film fait vaciller notre monde familier dans un imaginaire mythologique, qui n’est pas sans évoquer l’univers de Nausicaä de la vallée du vent. S’y déploie une vision du vivant traversée de formes récurrentes – spirales, ramifications, motifs fractals – qui renvoient autant à la nature qu’à certaines expériences psychédéliques. En révélant ces résonances, Planètes rappelle que la nature n’est pas seulement autour de nous : elle est en nous.
Déclin
Si la Terre semblait elle-même devenir un personnage vivant dans Planètes, un autre « méga-organisme » se déploie dans The Square, Prix du Jury Contrechamp. Cette fois-ci, c’est la ville de Pyongyang qui prend vie : il s’agit d’un corps dont l’érotisme froid, mais aussi les lignes dures et conquérantes, entravent la sexualité de deux amants, l’ambassadeur suédois Isak et l’agente de circulation Bok-joo. Entre eux ne se dressent ni policiers, ni des agents de sécurité, mais des bâtiments de béton gris, monumentaux, dominateurs – érigés. Aucun discours idéologique, peu de dialogues : tout passe par l’environnement. Les couleurs pâles du matin, les joues rougies par le froid, les gestes retenus racontent une passion inassouvie et moins étouffée par les institutions que par la ville elle-même. Comme Planètes, le film montre qu’un espace suffit à raconter un monde en déliquescence. Il n’y a nul besoin de mots : l’architecture parle d’elle-même.
Jinsei de Ryuya Suzuki pousse par son minimalisme cette logique de figuration à l’extrême. Film contemplatif présenté dans la section Contrechamp, il semble tout entier maintenu dans un état de demo stage : suspendu, figé, comme s’il refusait délibérément de commencer. L’animation se limite à quelques gestes mécaniques, des travellings latéraux dignes de transitions PowerPoint, et des personnages génériques, à peine plus expressifs que des PNJ de Wii Sports. La simplicité des dessins, les regards fixes caméra et l’humour absurde évoquent le meilleur de l’esthétique Adult Swim — ou un chat qui ferait tomber une plante en vous fixant droit dans les yeux. Une légèreté trompeuse, qui contraste violemment avec les thèmes abordés : guerre, harcèlement sexuel, torture, industrie du divertissement. Le héros, dont le nom change au fil du récit, devient alors une toile blanche sur laquelle le film projette sa critique d’une société en voie d’effondrement.
Boy meets weirdo
Au cœur de cette 49ème édition du festival, un deuxième fil rouge se distinguait : la rencontre merveilleuse entre des personnages humains et fantastiques. L’influence du cinéma d’Hayao Miyazaki semble ici évidente, tant ses films reposent sur l’irruption d’une altérité dans un monde en apparence ordinaire et sur l’amour chaste, presque instantané, des deux protagonistes. Si Miyazaki avait Ponyo, Yasuhiro Aoki a ChaO, princesse du royaume des sirènes tombée amoureuse d’un employé de bureau à Shanghai. Un mariage qui n’a somme toute rien d’improbable, puisque dans cette version rétrofuturiste de la ville chinoise, même les humains semblent tenir du poisson : comme l’eau, les contours de leurs corps boursouflés ondulent, se déforment et se fondent sans cesse, grâce à une animation fluide. Tout au long du film, les personnages rougissent, trébuchent, vacillent sur des toits délabrés et évoluent dans des espaces fourmillant de détails. Comme eux, le film ne tient jamais en place : il multiplie les arrêts sur image et les superpositions dans une explosion de couleurs et de traits de crayon. Ainsi de ce moment épiphanique, où le film nous fait littéralement plonger à l’intérieur du corps du héros – traversant ses nerfs, ses veines et son cœur battant –, qui témoigne d’une inventivité plastique concentrée en quelques secondes d’animation pop art et psychédélique.
Là où ChaO (ou le très réussi Another World, présenté dans la catégorie « Midnight Specials ») se sont montrés expérimentaux, le Cristal du meilleur film d’animation est revenu à Arco, réalisé par le dessinateur Ugo Bienvenu. Plus sage formellement, le film creusait toutefois avec réussite ce sillon des couples chimériques à la Sheeta et Pazu. La comparaison avec Le Château dans le ciel n’est pas anodine : on retrouve, là aussi, un enfant tombé du ciel (l’arc-en-ciel Arco, perdu dans notre futur proche à la suite de son premier voyage dans le temps) recueilli par une petite fille de son âge et pourchassé par des robots. Ce que le film offre de plus réussi sont ses décors : du monde d’Arco – un paradis suspendu dans les nuages – à la camionnette déglinguée d’un trio de personnages aux lunettes triangulaires, chaque espace semble conçu comme une planche de bande dessinée autonome. Mention spéciale aux salles de classe, qui s’apparentent à de vastes cubes aux parois holographiques capables de projeter en immersion totale les époques abordées par les professeurs, de la préhistoire à la formation de l’univers.