Drôlement séduisant parce que bougrement fantaisiste, Un beau matin est d’une fraîcheur ravageuse. Officiellement destiné aux petits mômes babillants, Un beau matin adapte le grand Pierre et le loup, l’archi-connu Roméo et Juliette et l’inédit Bûcher d’hiver, musique signée par l’ami Prokofiev, et réalisation pétillante de deux Anglais loufoques mari et femme, David et Charlotte Lowe. Petit conte en papillote, Un beau matin est une curiosité qui vaut le coup d’œil pour grands et petits.
Pas d’argent, du 35mm, des tas de petits gamins à croquer, et en voiture Simone. Les Lowe sont fauchés et pallient le manque de pépètes par une tripotée d’inventions délirantes et cocasses. Film presque muet d’abord, burlesque à la Keaton, c’est l’image seule qui compte et Prokofiev, les dialogues, on s’en balance. Un narrateur dans Pierre et le loup : David Lowe lui-même, en présentateur de télé qui grésille, paillettes et rock’n roll ringard, un accent anglais comme c’est pas permis (« le oiseau lougoubre chante…»), le tout sur fond de dents en avant et de nez en trompette dont on rit en cachette (ah ! ces Anglais quand même, ils n’en ratent pas une). On retrouve avec gourmandise le mauvais goût unique des Monty Python ; à l’appui : grimaces grimaçantes, types déguisés en nourrices, loup maquillé à la truelle, et enfin accent britannique mis en boîte (rebelote).
Les trois historiettes s’emboîtent, entrecoupées par des images d’enfants qui se trémoussent dans un grand lit en riant, comme si on leur racontait des histoires drôles, habile mise en abîme. La première historiette (Pierre et le loup) sonne comme du Beckett : le loup affamé et grotesque se tourne les pouces en attendant un oiseau-Godot. Dans Roméo et Juliette, les cinéastes empruntent à l’imagerie du monde fantastique. Inspirée par le Bergman de Fanny et Alexandre et par l’apparition des fantômes dans l’opéra de Tchaïkovski La Dame de pique, la nouvelle variation de Roméo et Juliette est légère comme de la fumée, ludique ; les images sont ravissantes, voir cette petite fille qui erre dans les jardins avec sa robe d’antan. Quant au Bûcher d’hiver, c’est le conte le moins réussi, les images s’affadissent et l’histoire s’avachit mais on n’en tiendra pas rigueur aux Lowe parce que l’ensemble, ça dépote.
Le montage désordonné, frénétique de ces images fluos est l’expression d’une totale liberté à l’égard d’un univers fantaisiste et sacrément enfantin. Les images sont données, brutes, toutes crues, féeriques parce que presque trop colorées. On se croirait dans un tableau de Chagall en super 8. Joli clin d’œil d’ailleurs au cinéma avant-gardiste américain de Brakhage. Rappelons en effet que pour le réalisateur américain, le véritable enjeu du cinéma, c’est de retrouver le décousu et la générosité de regard qu’aurait un nouveau-né rampant dans l’herbe, tandis que son œil, étranger au monde et aux couleurs, lui offrirait ce qui ressemble à un tableau abstrait en mouvement. Le monde des Lowe, c’est ce monde poétique mal dégrossi, filmé à hauteur d’enfant, dés-intellectualisé puisque sans concepts. Les acteurs, une ribambelle de petits gnards adorables, sont dirigés avec brio, déguisés en grandes personnes, virtuoses d’une mise en scène qui les rend à une autonomie illusoire, le temps d’un film. La première scène est d’ailleurs emblématique de l’imagerie d’Un beau matin : deux enfants font un tour de deudeuch (verte) dans le ciel (bleu) en sifflotant Prokofiev, habillés comme des grands. Lui conduit, elle s’emmerde fermement (comme les héroïnes des chansons de Vincent Delerm). Au loin la terre et son petit train-train cartésien. Un beau matin est une petite révolution. On en sort ragaillardi et drôlement guilleret. À se mettre sous la dent.