Accueil > Actualité ciné > Critique > A Touch of Zen mardi 28 juillet 2015

Critique A Touch of Zen

La Grâce et la fureur, par Vincent Avenel

A Touch of Zen

Xia Nu

réalisé par King Hu

Bien accueilli par la critique française à l’époque de sa sortie chez nous, en 1975, A Touch of Zen a bénéficié d’un effet de comparaison : le cinéma d’exploitation venu d’Asie, à l’époque, se résumait surtout aux productions de wuxia de série B à la rentabilité assurée, ce qui n’impliquait pas forcément un scénario ni de prétentions formelles. Si certains films très respectables étaient parvenus jusqu’à nous (Un seul bras les tua tous de Chang Cheh pour la Shaw Brothers, par exemple), A Touch of Zen est sans doute l’un des premiers à se préoccuper autant d’esthétique – ce qui lui assura (avec Raining in the Mountain) une place de choix dans le cœur des cinéphiles. S’il est aujourd’hui permis, avec le très érudit Jean Dorel, de dire qu’avec ce film « King Hu est sorti du lot, semblait une bouée dans cet océan de nullités. Il était en vérité l’arbre qui cachait la forêt mais cela sera découvert bien des années plus tard. », on peut toutefois souligner la force lyrique de son style, qui se déploie particulièrement dans le diptyque Touch of Zen/Raining in the Mountain.

Caméra pinceau

Dès ses premières images, dans les ruines d’une demeure autrefois prestigieuse, aujourd’hui devenue « un repaire de fantômes », si l’on en croit la très sagace petite vieille qui vit en face, King Hu compose une image du lyrisme impressionnant : mouvements lents, attention portée aux détails les plus fugaces – il est ainsi permis de supposer que la caméra qui repart précipitamment, au début du film, vers la gauche pour suivre un vol d’oiseau a improvisé ce mouvement –, omniprésence de motifs végétaux et architecturaux délicats... S’il appartient définitivement au genre du film de sabre, A Touch of Zen doit en partie sa durée – près de trois heures, ce qui est étonnant pour l’époque – à sa propension à voguer dans ses somptueux décors, à dilater le temps – c’est au milieu de cette nature envahissante que se débattent les protagonistes. Moment de bravoure du film, le combat dans les roseaux est à cet égard parfaitement transparent : avant de pouvoir donner libre cours à leur férocité martiale, les antagonistes vont devoir couper les bambous qui strient l’écran comme un entrelacs indissociable. Seulement alors pourront-ils se laisser aller à leurs virevoltantes prouesses de combat. Filmés avec un œil de peintre attentif à toute opportunité de magnifier le réel, les décors – qui expliquent à eux-seuls l’année entière que dura la préproduction du film (bouclé en trois ans, un record) – emplissent majestueusement le cadre, imposant le rythme lent, minéral du film. Et lorsqu’il ne s’agit pas de filmer la beauté diurne, le décor se transforme en cauchemar : présentée dans une première séquence par un personnage tentant l’exploration de la maison fantôme de nuit, celle-ci devient le siège d’une bataille horrifiante aux airs de théâtre de Grand-Guignol. Caché dans les ombres, cette longue scène de bataille apparaît ludique, jouissive – sorte de finale d’Agence tous risques façon Chine médiévale – avant de réapparaître au grand jour, soulignant alors l’horreur et la futilité des actes de chacun.

Précis de zen

La dimension de conte moral et philosophique est omniprésente dans Touch of Zen : ainsi King Hu se sert-il de l’architecture précise de son décor pour souligner d’autant plus la futilité des atermoiements humains. Pourtant, sa première partie intrigue fortement : à l’arrivée dans une petite bourgade de montagne d’un enquêteur impérial, les voiles tombent. Une jolie jeune fille réservée se révèle être une aristocrate poursuivie par le pouvoir, un aveugle diseur de bonne aventure et un apothicaire sont en fait deux puissants guerriers à son service – mais que penser, alors, du mystérieux message déposé chez l’un d’entre eux, selon lequel le lettré un rien benêt, trentenaire malmené par une mère castratrice et dépourvu d’ambition, qui fait office de personnage principal – disons, structurant – « n’est pas ce qu’il paraît » ? Tant que le film reste sur la voie du film à mystère, à stratagèmes, où les uns doivent échapper aux autres, on se pose la question – notre lettré couillon, qui se révèle brillant tacticien, a-t-il lui aussi un passé caché et aventureux ?

La question vole en éclat devant les restes épouvantables de la bataille de la maison hantée : le lettré est mis seul face aux conséquences, sanglantes, de ses actes, et c’est d’ailleurs par la voix de sa mère, devenue posée et sentencieuse, qu’il apprendra que la jeune femme pour laquelle il a fait tout ça est partie, et ne veut plus le voir. Qu’est-il donc arrivé à la harpie féroce du début du film ? Est-elle, elle aussi, devenue le vecteur de la sagesse taoïste ? Plus le film avance, et plus ses protagonistes semblent se débattre au sein d’une nature écrasante, présence visible d’une divinité qui considère avec une patience amusée les errements de pauvres humains. La majesté omniprésente de la nature finit par s’incarner dans un moine taoïste, qui montrera la voie à ceux qui en sont dignes – c’est à dire, peu de gens – et King Hu de réaliser un film d’arts martiaux hors normes, qui semblent déterminé à en montrer la profonde fatuité. Le réalisateur – dans les colonnes de Cahiers du cinéma d’avril 1984 notamment – ne fait pas mystère du fait que le kung-fu l’ennuie, tout autant que les films en traitant seulement. Il fallait sans doute cela pour insuffler une grâce si particulière là où les meilleurs ont convoqué la fureur.

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