Casa Grande
Casa Grande
    • Casa Grande
    • Brésil
    •  - 
    • 2014
  • Réalisation : Fellipe Barbosa
  • Scénario : Fellipe Barbosa, Karen Sztajnberg
  • Image : Pedro Sotero
  • Décors : Ana Paula Cardoso
  • Son : Evandro Lima, Waldir Xavier, Damião Lopes
  • Montage : Karen Sztajnberg, Nina Galanternick
  • Musique : Patrick Laplan (production), Victor Camelo (thèmes)
  • Producteur(s) : Iafa Britz
  • Production : Migdal Filmes, Gamarosa Filmes, Guiza Produções, TeleImage
  • Interprétation : Thales Cavalcanti (Jean), Marcello Novaes (Hugo), Suzana Pires (Sonia), Clarissa Pinheiro (Rita), Bruna Amaya (Luiza), Alice Melo (Nathalie), Marília Coelho (Noemia), Gentil Cordeiro (Severino), Georgiana Góes (Lia), Sandro Rocha (Wilton), Victor Camelo (Catulé), Christian Gazzetta (Roberto), Lucas Mendes (Mendes), Rodrigo Mazza (Nelson), Lucélia Santos (Lucélia)
  • Distributeur : Damned Distribution
  • Date de sortie : 3 juin 2015
  • Durée : 1h54
  • voir la bande annonce

Casa Grande

réalisé par Fellipe Barbosa

Éventons un peu : ce qu’on voit sur l’affiche de Casa Grande, pour le moins vendeuse avec sa charmante jeune femme endormie exhibant sa nudité et ses marques de bronzage pendant qu’un jeune homme au-dessus d’elle tire une cigarette, n’est autre que le dernier plan du film. Le choix de l’image est plutôt opportun, quoique trompeur sur le cœur du produit. Dans ce récit de coming-of-age, la question de savoir si Jean, adolescent de Rio de Janeiro, réussira à connaître sa « première fois » ne suscite aucun suspense particulier. Non que l’affaire soit simple : le premier et plus grand obstacle sur sa route réside dans son propre milieu grand-bourgeois, cocon étouffant qui instaure entre lui et le monde cette satanée distance de classe (alors que lui-même, pour assouvir ses désirs, est prêt à franchir cette distance). Cocon par ailleurs menacé : le père s’est mis en faillite et le cache du mieux qu’il peut à sa femme, ses enfants et leurs domestiques, mais les conséquences sont inévitables et mettent encore plus en évidence le caractère aliénant du milieu et la nécessité pour le jeune héros d’en sortir.

La perspective de l’accomplissement sexuel ne se révèle qu’une locomotive pour amener le personnage à une autre forme de maturité : la libération du poids de sa condition sociale, du conflit de classe dans lequel sa naissance même l’a impliqué. Cette perspective ressemble au revers du Cinema Novo brésilien penché sur les défavorisés de la société : ici c’est le jeune bourgeois trop riche, trop propre et aux parents trop suspects qui se retrouve objet d’observation, voire se voit frappé du délit de « sale gueule » par d’autres, a fortiori quand il ose s’aventurer dans les favelas.

Sérénité de la rébellion

Voilà qui devrait expliquer pourquoi l’éducation sentimentalo-sexuelle de Jean est contée en toute sérénité, sans effets dramatiques superflus, en prenant la chose sérieusement mais sans gravité. Or à l’arrivée, c’est tout le film qui aura été conté ainsi, sur une étonnante ligne de justesse d’écriture et de regard, avec un dévouement certain mais sans insistance. C’est que le réalisateur Fellipe Barbosa cherche moins l’efficacité des péripéties du drame – et encore le sens dont elles pourraient être chargées – que la tension de ce qui les sous-tend, de ce qu’elles remettent en jeu : toujours ce rapport de Jean aux autres, à ceux de son milieu comme à l’altérité, avec cette distance de classe qui biaise tout, mais surtout pas le regard du cinéaste qui jamais n’enchaîne les personnages à leur condition sociale. Ainsi Jean ne drague-t-il pas la femme de chambre, mais la femme un peu plus expérimentée que lui qui se trouve être la femme de chambre ; celle-ci le repousse gentiment, mais en serait-il autrement si les deux n’étaient pas à leurs places respectives actuelles ? On ne le saura pas vraiment. De même, la mise à mal du mode de vie bourgeois de la famille n’aboutit qu’à mettre à nu leur fragilité parfaitement humaine.

L’habileté et la délicatesse avec lesquelles le film conte le cheminement de Jean passe par la projection en lui d’un sincère rejet de l’étiquetage social, dont on peut découvrir implacablement l’infiltration en filigrane dans les relations les plus innocentes en apparence. Et si ce rejet peut s’exprimer dans l’énergie de disputes bien senties, le pas de la délivrance, lui, sera franchi dans le calme et sans besoin de s’appesantir. Il ne s’agit pas de franchir un fossé entre deux mondes, mais de franchir les barrières dont le sien s’est encerclé – une fois cela fait, aller vers l’autre s’avère une formalité à accomplir sereinement, voire joyeusement. Et c’est par cette sérénité même, marque d’acceptation et d’ouverture face aux changements nécessaires à la vie d’un homme, que le film émeut.