Accueil > Actualité ciné > Critique > Creative Control mardi 8 novembre 2016

Critique Creative Control

Pub anti-pub, par Adrien Mitterrand

Creative Control

réalisé par Benjamin Dickinson

Dans un futur proche, David est en charge de la campagne publicitaire accompagnant la sortie de nouvelles lunettes à réalité augmentée révolutionnaires. Il les essaie lui-même, et au fur et à mesure de l’expérience, se perd dans un amour malade envers un personnage virtuel. En bon film d’anticipation, Creative Control s’engage à dépeindre les dérives de notre temps par extrapolation, avec ici en ligne de mire les nouveaux processus d’addictions technologiques. Mais à l’instar d’autres essais de science-fiction récents (Ex Machina notamment), le film ne parvient jamais à générer un quelconque trouble et devient la négation même de ce qu’il proclame être.

Une seule scène se démarque du lot : en vue subjective, nous assistons à l’éparpillement de l’attention de David, tandis que le plan se surcharge peu à peu de messages et de vidéos qui contaminent l’espace de vision du personnage, et donc le nôtre. À ce moment, une angoisse se matérialise, la dislocation du rapport au monde prend forme. Mais la séquence paraît bien isolée parmi l’insipidité de tout ce qui l’entoure. On en viendrait à se demander si elle n’a pas été le point de départ d’un projet qui n’a jamais été envisagé au-delà de cette simple scène. L’énumération des cuites, des problèmes de couple et de doutes métaphysiques de David paraissent en effet parfaitement anecdotiques. Pourtant les sujets abordés ne manquent pas de pertinence : rapport au monde du travail, dépression, surcharge de sollicitations permanente et inutiles, dissolution de la cellule familiale au profit de relations virtuelles. Mais c’est la manière de les articuler qui ne mène nulle part. Le film réduit ses thèmes à autant de petits sketchs noirs baignant dans une étrangeté factice et proprette. Sur le même principe, la série Black Mirror réussit ce que Creative Control ne prend même pas la peine d’essayer : dramatiser la situation. Avec sa petite démonstration cynique, Benjamin Dickinson veut nous faire bien comprendre que le monde de la publicité est superficiel et destructeur. Soit, mais il ne suffit pas d’en dresser des tableaux caricaturaux avec le plus grand sérieux du monde pour que l’on se sente le moins du monde concerné. Surtout quand ces tableaux ne sont finalement rien d’autre que ce qu’ils s’évertuent à dénoncer.

Dépression cool

Si le film est véritablement irritant, c’est que son réalisateur ne semble jamais prendre conscience de ses possibles limites. Au contraire, il proclame à chaque instant la beauté classieuse de Creative Control. Tout doit être joli, y compris la dépression. Il abuse ainsi d’effets de contre jours sublimés par un noir et blanc classieux, et d’effets visuels épatants dès lors qu’il s’agit de montrer l’interface des lunettes. Ainsi ce qui devrait être source de malaise est paradoxalement ce qui se retrouve le plus mis en valeur, comme si le plaisir de tourner ce film s’était réduit à rendre attirant ce qui détruit les personnages. C’est la même chose concernant la dépression, le mensonge, la tromperie, le vomi… On comprend que la « beauté » d’un monde futuriste puisse masquer sa véritable horreur, mais le film est trop consacré à ses tours de passe-passe pour faire autre chose que l’enjoliver, encore et encore. Cette contradiction n’est pas une erreur de parcours, elle est un véritable contre-sens. Le summum est d’ailleurs atteint lors d’un travelling au ralenti dans un couloir dont la moquette arbore les mêmes motifs que dans l’hôtel Overlook de Shining. David s’avance alors au rythme d’une musique aux sonorités seventies singeant celles d’Orange mécanique. Cette scène résume en elle-même l’absence totale de prise de recul sur ce qu’est le film. Car Creative Control est justement l’opposé même d’Orange mécanique. Il n’est que le réceptacle d’une virtuosité glacée, maline, et parsemée de clins d’œil attendus. Généralement, c’est plutôt ce à quoi est réduite l’imagerie publicitaire.

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