Accueil > Actualité ciné > Critique > Elvis & Nixon mardi 19 juillet 2016

Critique Elvis & Nixon

© Steve Dietl / Amazon Studios & Bleecker Street

Only in America, par Damien Bonelli

Elvis & Nixon

réalisé par Liza Johnson

C’est la seconde fois, avec Elvis & Nixon, que la bromance aussi éphémère qu’incongrue entre le King et le 37ème Président des États-Unis est portée au grand écran. En 1997 déjà, ce minuscule épisode avait inspiré à Allan Arkush, un ancien collaborateur de Joe Dante, un concours de grimaces qui, à la revoyure, avait au moins un mérite : non pas d’éclairer le passé à la lumière d’un de ces télescopages pop dont seule l’Amérique a le secret, mais plutôt d’anticiper la mutation irréversible de son arène politique en école du cirque, une bouffonnerie parachevée ces jours-ci par Donald Trump. Quelle mouche a donc bien pu piquer Liza Johnson, parangon d’un cinéma indépendant où le prestige de la distribution le dispute à la monotonie de la réalisation, pour qu’elle s’entiche d’un script aussi balisé ? Ce n’est qu’en apparence toutefois que son troisième long-métrage se démarque des portraits de femmes fortes et taiseuses, dont elle semblait s’être fait une spécialité et dans lesquels Linda Cardellini et Kristen Wiig pointaient à Pôle contre-emploi. Devenu entretemps une affaire d’hommes – et pas n’importe lesquels –, ce cinéma confirme surtout qu’il n’existe que pour et par ses acteurs, jusqu’à leur laisser faire un peu n’importe quoi.

Règlements de comptes au bureau ovale

Sans doute plus qu’à Elvis Presley et Richard Nixon, c’est à Michael Shannon et Kevin Spacey que s’intéresse Johnson, qui leur confie les clés du tournage et se condamne dès lors à effleurer son vrai sujet : la psychose paranoïaque dans laquelle s’enfonçaient tranquillement les deux plus grandes célébrités nationales de leur temps. Nous sommes en décembre 1970, le scandale du Watergate qui contraindra « Tricky Dick » à la destitution est encore loin, mais la rupture avec la jeunesse protestataire et les minorités est consommée de longue date. Quant au roi du rock’n’roll, s’il continue de jouer à guichets fermés à Las Vegas, c’est une icône vieillissante dont l’hégémonie est menacée par la British invasion et le mouvement hippie depuis le milieu des années 60. Promis, à des degrés divers, à un sort semblable – leur inéluctable ringardise –, l’un et l’autre s’imaginent curieusement pouvoir s’entraider. L’occupant de la Maison blanche veut booster son profil auprès d’une vedette atteinte d’un accès de patriotisme aigu. De son côté, Elvis convoite un emploi fictif d’« agent spécial fédéral », rien de moins, pour infiltrer undercover les réseaux de narcotrafiquants qui feraient le lit de la contreculture qu’il abhorre. Un comble, si l’on se souvient qu’il succombera lui-même à la délirante pharmacopée prescrite par son médecin traitant.

Freewheelin’ Kevin

Dans le film qu’a choisi de faire Liza Johnson, nulle part il n’est question des ramifications de ce duel, qui augure pourtant de césures historiques dans le déroulé du storytelling américain (à l’opposé, par exemple, du Shampoo de Hal Hashby, délicieuse satire des mœurs du peuple hébété qui s’apprête à porter Nixon au pouvoir). Inapte à la direction d’acteurs, Johnson se contente d’un show-case tristounet de monstres sacrés en mal de partitions, qu’elle suit comme une groupie anonyme conviée à un tour de force. Jamais le précieux Michael Shannon ne nous a paru plus gauche qu’enseveli sous les tenues d’Elvis, qu’il semble revêtir presque à contrecœur, neutralisé par l’aura quasi divine dont rayonne encore le maître de Graceland. Quant à Kevin Spacey, il faut d’urgence lui adresser un mémo pour le convaincre de renoncer à la magistrature suprême qu’il exerce depuis House of Cards, et qu’il caricature ici au-delà de toute démesure : coulé dans la cire du musée Grévin, oscillant entre onctuosité et acrimonie, son Nixon repousse les limites du cabotinage déjà atteintes par Anthony Hopkins et Frank Langella chez Oliver Stone et Ron Howard. Prière de mettre en copie de cet email la scène indie US dans son ensemble, pour qu’elle cesse enfin de se plier aux caprices d’interprètes en quête de distinctions et de mimer ce cinéma de postiches et d’accents à couper au couteau qui se pavane en ce moment même à Hollywood et à la télévision. On en voudra pour preuve ces rôles taillés sur mesure par des costumiers pour Matthew McConaughey dans Free State of Jones (sortie en septembre) et Bryan Cranston dans All the Way (sur HBO). Comme par un fait exprès, ce dernier y campe d’ailleurs le prédécesseur de Nixon, Lyndon B. Johnson, dans une performance simiesque particulièrement gratinée. Prouvant, au besoin, qu’au miroir déformant de l’Actor’s Studio, les Présidents sont rois.

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