Accueil > Actualité ciné > Critique > Experimenter mardi 26 janvier 2016

Critique Experimenter

Les méfaits du didactisme, par Juliette Goffart

Experimenter

réalisé par Michael Almereyda

Après avoir tenté de moderniser le théâtre shakespearien en adaptant au monde contemporain Hamlet en 2000 et Cymbeline en 2014, Michael Almereyda s’attaque à un nouveau projet ambitieux mais plutôt risqué : suivre sur un film entier les expérimentations du chercheur Stanley Milgram (Peter Sarsgaard) qui remarqua au cours de ses travaux de 1961 la tendance générale de l’homme à obéir, même lorsqu’on lui commande de maltraiter autrui. Ce que Milgram chercha courageusement à prouver, c’est que la fameuse « banalité du Mal », évoquée par la philosophe Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem pour expliquer l’obéissance de la population allemande à Hitler, est possible partout. Le scientifique eut à combattre l’hostilité de l’opinion puritaine, peu disposée à entendre parler d’une comparaison entre le nazisme et l’Amérique. Le film assume d’ailleurs son caractère à la fois provocateur et historique en mettant en parallèle cette recherche sur les américains et les images du procès d’Eichmann.

Une expérience ratée

L’intention de départ de Michael Almereyda a beau être plutôt originale et intéressante, le scénario sombre malheureusement dans une monotonie atterrante, où les tests et discours pontifiants tournent en boucle. Experimenter tombe dans un des pires travers du film « à thèse » : marteler inexorablement son message comme un vieux professeur sénile redoutant que quelque chose ait échappé à son auditoire. Le réalisateur cherche aussi à « expérimenter » une forme cinématographique riche en procédés de distanciation qui renforce hélas la lourdeur didactique de son dispositif. Il use et abuse de nombreux regards et adresses directes du chercheur à la caméra, mais il les emploie à rebours de leur fonction habituelle : loin de faciliter la conscience critique du spectateur, ils font seulement du spectateur l’auditoire captif de ce cours interminable. Dans une autre tentative formelle un peu balourde, une incrustation d’image documentaire en arrière-plan remplace soudainement les décors du film alors que le couple du savant et sa femme dînent avec un collègue. Sous prétexte de mettre en valeur la véracité documentaire de cette fiction, l’image d’archive se voit utilisée comme une simple toile de fond, pour ne pas dire un accessoire de décoration.

L’oubli du personnage

Experimenter ne semble avoir retenu de son personnage que son didactisme supposé d’enseignant, sans s’intéresser vraiment aux reliefs de sa personnalité. Pourtant, le réalisateur saupoudre çà et là quelques informations : sa maladresse, son caractère acariâtre avec ses étudiantes, son goût pour la provocation – autant d’éléments qui auraient pu enrichir le personnage et, pourquoi pas, donner un peu d’émotion et de comique à ce film bien ennuyeux. À l’inverse, la série télévisée Masters of Sex de Michelle Ashford diffusée depuis 2013 a su donner au savant Bill Masters une personnalité contradictoire, partagée entre le puritanisme et une certaine libération intellectuelle et sexuelle, incarnant à lui seul l’hypocrisie de l’Amérique des années soixante. C’est aussi cela qui manque à la fiction de Michael Almereyda : un vrai point de vue sur l’époque. Dans ce film essentiellement construit en huis-clos, la représentation du monde extérieur et des opposants aux recherches de Milgram est presque absente. La mise en scène est au diapason de ce récit et de ce personnage trop lisses, où règnent en maître des décors monochromes, un éclairage standard, uniforme et glacé, et l’insupportable jeu monolithique d’un Peter Sarsgaard, bien peu crédible en éminent universitaire – sans parler de la pauvre Winona Ryder (qui joue l’épouse fidèle et réconfortante du scientifique), tristement emprisonnée dans un rôle pour ainsi dire muet dont elle semble vouloir s’extirper à force de mimiques hyper-expressives et injustifiées.

Annonces