Accueil > Actualité ciné > Critique > La Sirga mardi 23 avril 2013

Critique La Sirga

Contre les planches, par Benoît Smith

La Sirga

réalisé par William Vega

À en juger par les films qui nous arrivent de Colombie, il y est difficile pour les cinéastes d’ignorer la guerre civile qui se poursuit dans l’arrière-pays. Le récemment vu La Playa ne l’évoquait pratiquement pas, mais la laissait sous-jacente. La Sirga, lui, est comme cerné par la guerre (le film s’ouvre sur l’image d’une victime empalée et se ferme peu après une autre), mais celle-ci laisse respirer en son creux une observation pas si prisonnière de l’actualité, et néanmoins pertinente.

« La Sirga », c’est cette auberge en décrépitude au bord d’une lagune, tenue par le mûr et solide Óscar, et où sa nièce Alicia qu’il n’a pas vue depuis des lustres vient fuir la guerre qui a détruit son village et tué ses proches. Étrange asile que cette auberge qu’on s’obstine à restaurer alors que pratiquement personne ne s’y risque plus ; où les visiteurs sont si rares que la jeune fille nouvellement apparue fait l’objet de troubles attentions, y compris celle de son oncle [1]. Face à ce point de repère planté – comme échoué – au milieu d’une nature pas vraiment domestiquée, tous les gens de passage se donnent un objectif, une fonction, tentant de constituer un univers en soi cependant que le monde extérieur ne se laisse pas ignorer si facilement. Le premier long métrage de William Vega ne raconte guère autre chose que cela : les tentatives d’un microcosme éclaté mais solide pour se préserver de la violence qui le cerne et dont des personnages extérieurs comme Alicia ou son cousin (le fils de l’aubergiste revenu inopinément, en cheville avec des combattants) menacent d’apporter les stigmates.

Érosion d’un monde

Ce lieu dont on tente d’enrayer la décomposition, le cinéaste le traite à la fois comme un refuge en marge du réel et un décor concrétisant une réalité sordide mais inévitable, que la caméra semble observer sur un similaire mode d’entre-deux : à l’état de demi-sommeil, presque à l’image d’Alicia qui manifeste des accès de somnambulisme. À cette bicoque cernée par la brume, la jeune fille accède comme dans un rêve (filmage de l’arrivée à travers le hublot d’un canot, comme un iris), pour y faire, au milieu des activités quotidiennes, des découvertes parfois troublantes (regards voyeurs, phénomènes naturels étonnants comme ce bloc de terre se détachant de la rive pour dériver dans la lagune). Le lieu semble propice à l’étrange et à l’éloignement des lois du monde. Cependant, des sautes savamment ménagées (une porte qui s’ouvre et se ferme en cachant un changement de position d’Alicia à l’arrivée de son oncle, une ellipse pour faire apparaître le fils prodigue, un hors-champ pour annoncer la mort) ramènent sans prévenir à la brutalité des événements de la réalité : le vent qui secoue et endommage le bâtiment, la présence discrète mais indéniable de la guerre (des fusils cachés entre les sacs de denrées), et surtout ces planches qu’on s’attelle à tirer de leur pourriture et contre lesquelles vient buter le regard. Le film trouve sa principale « texture » dans ce bois souvent filmé en gros plan, avec ses stries, sa rugosité et son humidité, qu’il soit objet de l’activité des personnages, filtre pour la lumière ou les regards, ou paravent pour abriter des conversations secrètes et oppressantes. Le matériau incarne au mieux l’édifice dont Vega scrute la fragilité, un monde gangrené par le monde, un monde toujours au bord de l’écroulement.

Notes

[1Erratum : À la première parution de cette critique en avril 2013, à cet endroit même, nous avions également noté l’emploi du vouvoiement entre membres de la même famille, et interprété (à tort) ce détail comme une marque de déficit d’hospitalité entre parents. Nous devons ici remercier M. Jacques Pelinq pour avoir corrigé notre ignorance sur ce point, en nous faisant remarquer qu’il s’agit d’un traitement de langage tout à fait normal dans les campagnes colombiennes.

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