Accueil > Actualité ciné > Critique > Leçons d’harmonie mardi 25 mars 2014

Critique Leçons d'harmonie

La tempête et le verre d’eau, par Camille Pollas

Leçons d’harmonie

Уроки Гармонии / Uroki Garmonii

réalisé par Emir Baigazin

On pourrait croire un film occidental, un de ces drames américains où de jeunes adolescents aux parents fantomatiques errent dans les villes ou les campagnes, s’occupent mal, jusqu’à retourner contre leurs proches l’isolement que leur fait subir la société dont ils sont le produit. Pourtant, Leçons d’harmonie, premier long métrage d’un Kazakh de 30 ans, s’ouvre sur l’abatage d’un mouton en pleine campagne neigeuse, par l’adolescent taiseux au visage impénétrable qui mènera tout le film. Quelques plans plus loin, il est à l’école, une sobre salle de classe peuplée d’élèves impassibles, grandis par les élégants costumes qui font office d’uniforme. Le professeur donne son cours dans un silence mortel. Il parle d’énergie, de physique, de James Joule, pour conclure que dans la vie courante, l’énergie c’est l’argent.

Les cafards

Aslan, notre héros adolescent, est élevé par sa grand-mère. Pure présence animale, il ne parle pas, ne rit pas, n’exprime rien. Il est simplement là, avec la forte présence qu’Emir Baigazin semble arracher à tout ce qu’il filme. Le récit se noue autour d’une blague d’adolescent, cruelle et non préméditée, dont Aslan est la victime. Il en ressort avec un dégout viscéral de l’impureté. Le moindre verre d’eau – son MacGuffin à lui – appelle des souvenirs qui le font vomir. Un reportage sur les cafards et le cancer achève de donner forme à sa psychose naissante. Dès lors Aslan se lave plusieurs fois par jour et tue les cafards qu’il rencontre. L’enchaînement paraît simpliste, d’autant que la mise en scène de Baigazin est on ne peut plus froide et frontale. Pas de détour, il faut filmer le récit comme un entomologiste, et l’on pourra penser à Mon oncle d’Amérique, l’humour en moins. Cette frontalité ne s’accompagne pas d’un sens documentaire de la durée des plans. Au contraire, un montage fait d’ellipses hachées appuie le côté surréel des lumières artificielles et des oxymores visuels (campagnes désolées et hommes élégants, assistante sexy et médecin visqueux, enfants mafieux). Pas de doute, le formalisme et le symbolisme russes sont tout proches. Les objets, centrés et seuls dans le champ, diffusent une inquiétante étrangeté qui déploie tout le spectre de leur symbolique. Un mouton dépecé par Aslan = quotidien paysan + sacrifice + meurtre. Les cafards électrifiés par Aslan = élimination des nuisibles + pragmatisme de l’électrocution + représentation des nuisibles + symbolique de l’électrocution. Aslan tue les cafards, certains humains sont aussi nuisibles que des cafards, Aslan peut donc tuer des humains. La mise en scène appuie l’inéluctable du scénario, accompagne avec une belle rigueur les syllogismes qui font des hommes des animaux.

Physique chimie

C’est ici que Baigazin est très universaliste. Il est aussi proche du contexte kazakh (une société post-soviétique musulmane, pauvre et isolée) que des fondamentaux littéraires : le bien et le mal, le faible contre le fort, le sens de la vie. L’enfant ici est un pur produit de ce qui l’entoure, il n’est presque rien d’autre qu’un moule où se rencontrent les influences des parents, de la société qu’il fréquente, du reste du monde (la télé, les produits culturels). Sauf que comme en chimie, un peu de poussière au fond d’un bécher suffit à bouleverser la rencontre des éléments que l’on y verse. Il y a forcément entropie, et même l’apaisement de névroses familiales en est la marque. Leçons d’harmonie renvoie à la mythologie grecque : l’homme n’est rien par lui-même, il naît avec un fatum écrasant qui s’accomplira au gré des rencontres. Tout le nourrit et le construit – et plutôt brutalement. La mise en scène suit ce principe à la lettre : le paysage est fait d’horizontaux (la campagne, l’eau, les longs bâtiments de plain-pied), l’homme est le brin d’herbe vertical balayé par les vents. En revanche pas de religion, Baigazin est un sociologue, même l’inconscient vient du cerveau, non d’une puissance mystique. C’est d’autant plus désespéré.

Dans ce monde où l’on se construit et où l’on existe par réaction, le réalisateur accorde une grande importance à la politique. Les parents, d’abord, ne sont rien : totalement absents pour Aslan, au mieux une lointaine source d’argent pour Mirsayin, son camarade de la ville, ou une honte pour l’élève dont la mère est femme de ménage. Restent, pauvres figures, les chefs : directrice d’école, médecin, flics, parrains de mafia. Jusque-là c’est classique. Ce qui étonne, c’est le fatalisme avec lequel chacun joue son rôle, à quel point l’on suit le cadre hiérarchique, sans pourtant y croire un seul instant, que l’on soit victime ou bourreau. On l’a rarement vu comme ici, sinon en Chine, chez Jia Zhang-ke (qui vient tout juste avec A Touch of Sin d’exploser ce modèle) ou Wang Bing.

Seuls les fous brillent

Hypothèse : le destin est si immuable quand on est en bas de l’échelle, il est tellement incertain quand on est en haut, les buts idéologiques du système sont tellement impénétrables à tous, que les hommes accomplissent leur tâche avec la désinvolture effrayante de bêtes. La mafia, omniprésente à l’école, repose dans Leçons d’harmonie sur des chefs de 12 ans. On brise les jambes quand même, quelle importance ? Au-dessus du chef, un autre chef de 15 ans, dont le propre patron a 19 ans… L’ambition a presque disparu, comme l’idée de justice. Aslan, le redresseur de torts, prépare sa vengeance avec l’accord du spectateur. Mais que penser soudain quand ce héros attache à une chaise miniature un cafard affolé pour lui arracher placidement les pattes ? Emir Baigazin est un vrai punk, enfant freak de cette génération des pays de l’Est qui, à l’effondrement du monstre soviétique, avait plongé avec boulimie dans le mirage matérialiste. Monstres du postmodernisme, ses personnages ont l’intelligence folle des sans idéaux. Voilà pourquoi, peut-être, Leçons d’harmonie est peuplé d’exécutants froids et ternes. Ceux qui brillent sont fous. Aslan l’est, la belle Akzhan l’est, obsédée par l’impureté des hommes. Les autres sont des moutons, tous sont des bêtes. L’expérience, glaçante, porte la marque d’une vision. Emir Baigazin est à suivre.

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