Accueil > Actualité ciné > Critique > Ma vie de Courgette mardi 18 octobre 2016

Critique Ma vie de Courgette

© Rita Productions

Mécanique, par Josué Morel

Ma vie de Courgette

réalisé par Claude Barras

Ma vie de Courgette, film d’animation en stop-motion destiné aux enfants, s’ouvre sur une séquence aussi morbide que glauque. Le petit Courgette, de son vrai nom Icare, vit seul avec sa mère alcoolique et manifestement dépressive qui essaime dans leur appartement mal entretenu des cannettes de bières évidées. Alors qu’elle menace de frapper son fils, celui-ci, par accident, provoque sa mort : le père ayant abandonné la maisonnée depuis bien longtemps, Courgette se retrouve dans un orphelinat. On pourrait se croire dans un film de Tim Burton, et d’ailleurs les cernes disproportionnés qui bordent les yeux des gamins détraqués du refuge (victimes de pédophilie, fils de parents sans-papiers renvoyés dans leur pays, de criminels ou de drogués) font d’eux des petits morts-vivants qui ne dépailleraient pas dans l’imaginaire fantastique du cinéaste américain. Sauf que Ma vie de Courgette ne creuse guère de sillon surnaturel et ne cultive cette morbidité des traits que pour souligner son horizon, dans l’esprit pas très éloigné du meilleur du cinéma d’animation destiné aux plus petits : celui d’un récit au cours duquel les enfants font leur apprentissage de la douleur et de la mort comme conditions même des instants les plus précieux de l’existence.

Vaste et beau sujet, que les films de Pixar ont notamment admirablement traité ces dernières années, mais qui se retrouve ici réduit à une petite mécanique consistant à entrelacer la morbidité et la guimauve, le pire et le meilleur au sein des séquences et des situations. Par exemple : lors d’un séjour à la montagne où les personnages quittent momentanément l’orphelinat pour découvrir les joies des sports d’hiver, l’un des enfants du refuge se voit prêter une paire de lunettes de soleil par une petite fille de son âge. Soudain, la mère de la gamine entre dans le plan et accuse sans fondement le pauvre garçon d’avoir dérobé le bien de sa fille. Le garçon nie, rumine dans son coin l’injustice dont il se sent victime ; il voit, comme tout enfant avant lui, à quel point les adultes peuvent se tromper et que l’ordre qu’ils représentent (et donc par extension celui qui régit le monde de l’enfance) est illusoire. La scène pourrait être belle, tant il est rare de voir au cinéma la déception déchirante d’un enfant qui comprend ce que chacun doit apprendre un jour [1], si elle n’était immédiatement atténuée par une caresse apaisante : la paire de lunettes glisse sur le sol dans ses pieds, et la petite fille, entraînée hors du champ par sa mère peu clairvoyante, adresse un dernier regard complice et réconfortant au garçon dont la colère fond alors comme neige au soleil. Le film est à l’image de cette séquence ratée : chaque pic de cruauté se voit contrebalancé, voire annulé comme dans la scène évoquée, par un mouvement strictement inverse, qui vient moins nuancer que contrer l’élan noir du récit.

Pôle A, pôle B

La dimension systématique de ce principe renforce le caractère mécanique d’un film par ailleurs peuplé d’automates – soit, littéralement, des corps morts – à qui l’animation est supposée donner vie. Si le film joue consciemment de cette dualité entre organique et mécanique, elle n’en demeure pas moins aussi son point aveugle. Car Ma vie de Courgette tient aussi de la démonstration d’un machiniste, en témoigne la suspension de certaines séquences qui se prolongent hors de l’action pour donner à voir un élément supplémentaire conçu comme une petite performance isolée : un écureuil qui ramasse une carotte, un train qui passe en arrière-plan, etc. La part mécanique du film contamine de fait l’ensemble des scènes et des corps, comme ce bébé autour duquel se regroupent les orphelins dans l’une des dernières scènes : le pantin, aux paupières anormalement grises, semble être comme mort lorsque que ses yeux s’ouvrent soudainement pour dévoiler un regard ravi. De la mécanique à l’humain, de la morbidité à la vitalité, voilà les allers-retours qu’ambitionnent de multiplier le film, mais d’une façon si schématique et justement robotique (un pôle A en alternance avec un pôle B) qu’il ne peut qu’échouer dans sa tâche.

Notes

[1Sur ce point : lire A l’Est d’Eden de John Steinbeck, et voir Signes, Incassable et Le Dernier Maître de l’air de M. Night Shyamalan.

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