Accueil > Actualité ciné > Critique > Morocco mardi 2 février 2016

Critique Morocco

Mon légionnaire, par Axel Scoffier

Morocco

réalisé par Josef von Sternberg

Dans cette deuxième collaboration entre Von Sternberg et Marlene Dietrich, en 1930, quelques mois après L’Ange bleu, l’actrice réendosse les habits de chanteuse de cabaret, à Mogador cette fois, pour une production de la Paramount qui la place face à Gary Cooper. Venue au Maroc tenter sa chance dans un club de militaires, Amy Jolly tombe amoureuse d’un légionnaire volage, Tom Brown, éloigné d’elle par un jaloux, puis faussement blessé. Alarmée, elle doit choisir entre le suivre dans les tréfonds du désert et se marier à un riche Français qui la courtise.

Le sable chaud

Au-delà de l’exotisme forcé de son décors, ce film de l’ère pré-Code est teinté d’un érotisme fin et remarquable. L’orientalisme certain (« Hot isn’t it ? », « You can smell the desert tonight ») nourrit une atmosphère langoureuse étonnante pour l’époque. Dans un premier temps, la séduction franche des deux personnages peut amuser : « You can have it for nothing if you want », jette Marlène Dietrich à Gary Cooper les yeux dans les yeux, devant un parterre de spectateurs, parlant en réalité d’une pomme qu’elle essaye de vendre. Plus tard, elle le complimente de manière appuyée : « Your arms are so powerful. » Mais cette frontalité n’est pas que le signe d’un cinéma encore impudique, c’est aussi la caractéristique centrale d’un personnage ambivalent, à la fois solide et brisé, séducteur et séduit, qui bascule dans un amour mystérieux.

L’envoûteuse envoûtée

Désignée par le capitaine du navire qui la dépose sur les rives marocaines comme une « passagère suicide », Amy Jolly est une figure effectivement menacée de perdition. La sensualité de Dietrich, qui passe par des regards appuyés, des mouvements certains, une assurance déstabilisante en présence de son amant, devient détresse en son absence. Si la tenue d’homme qu’elle porte lors de sa première entrée en scène pourrait l’inscrire dans un rôle de femme fatale, c’est pour mieux contraster avec la panique romantique qui la déstabilise quelques scènes plus tard. Ce légionnaire aguerri aux plaisirs de la ville (« I always pay for what I get »), la regardant au contraire comme un prédateur, refuse d’avouer son amour naissant, et s’éloigne d’elle après l’avoir envoûtée. Le charme magique de l’Orient, la moiteur de cette nuit de rencontre, agit sur une Dietrich romantique et blessée, qui cherche la fuite dans la vie de cabaret, cette « légion étrangère des femmes ». Étonnante enfin, la tendresse qu’elle éprouve pour son prétendant éconduit, et la douceur avec laquelle Von Strenberg le traite.

L’inquiétude du désir

La langueur marocaine sert aussi une forme de mise en suspens du récit, en particulier dans la seconde moitié du film, comme lors de cette scène de bar, où, alors que l’on attend l’arrivée d’Amy, un air oriental emplit l’espace, un travelling arrière quitte une danseuse marocaine, découvre le public et se place sur le légionnaire gravant le nom qui occupe ses pensées sur une table. La scène dure, avant de basculer dans le grotesque : quelques secondes plus tard, découvert par elle à cette même place, une prostituée sur les genoux, il s’empresse de cacher le message, au lieu d’écarter la fille… Le procédé d’inquiétude du plan par l’atmosphère sonore atteint son paroxysme lors de la scène finale, lorsque le bruit du tambour s’éloignant, mêlé au vent du désert, et répondant ironiquement au bruit du tambour s’approchant lors de la scène d’ouverture, laisse planer le doute sur un dénouement que l’on ne saurait qualifier de tragique ou d’heureux.

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