Accueil > Actualité ciné > Critique > Notre enfance à Tbilissi mardi 9 décembre 2014

Critique Notre enfance à Tbilissi

Sonate géorgienne, par Gildas Mathieu

Notre enfance à Tbilissi

Dzma

Le plan-séquence qui ouvre Notre enfance à Tbilissi résume toute l’ambition du film : tandis qu’un vieil homme remonte difficilement une rue pavée, un camion passe en sens inverse, rempli de jeunes gens fêtant l’indépendance, drapeaux brandis au vent. D’un mouvement calme et fluide, la caméra fixe ce va-et-vient puis longe la façade d’un immeuble d’où s’échappe une douce mélodie. Par la fenêtre apparaît le visage d’un petit garçon, aux premières loges de cette agitation. À l’image de cette scène inaugurale minutieusement chorégraphiée, la Géorgie de 1991 se retrouve prise entre deux feux, à un carrefour historique : prenant congé de l’Union Soviétique, le pays s’avance vers un futur incertain, et l’ancien monde laisse place à une nouvelle génération. Mais la crise économique et les conflits séparatistes menacent l’équilibre social et débouchent rapidement sur une guerre civile. Dans ce vaste champ de ruines, comment l’enfance et la culture peuvent-elles s’épanouir ?

Pour retracer cette période chaotique, Teona et Thierry Grenade focalisent leur récit sur deux frères aux parcours contrastés. Datuna, 10 ans, ne jure que par le piano, écoute Glenn Gould avec passion et interprète Schubert avec une aisance virtuose. Giorgi, son aîné presque adulte, lui voue un attachement sans faille mais plonge inexorablement dans une vie de trafics. Jour après jour, la violence gagne du terrain, investit le quotidien, alourdit les regards et pèse sur les consciences. Le malaise s’infiltre dans les veines et la tristesse affleure. Datuna et Giorgi sont les rejetons maudits d’une époque trouble, comme Aida Begić filmait récemment dans Djeca la paix impossible des orphelins de Sarajevo. Dans les deux films revient d’ailleurs la même référence à Taxi Driver et à la célèbre tirade de Robert De Niro devant son miroir : ici, Giorgi jouit du pouvoir que lui confère un pistolet et ne peut s’empêcher de jouer au caïd devant ses amis du quartier.

L’écume de la tragédie

Si la réalisatrice bosniaque optait pour un style rêche et une caméra à l’épaule, les époux Grenade choisissent plutôt la douceur et l’épure. Progressant lentement, Notre enfance à Tbilissi privilégie les creux et les ellipses, désosse les moments forts pour ne garder que l’écume de la tragédie : la joie qui s’évapore, les traits qui se durcissent, la musique qui s’éteint. Au niveau visuel, la photographie glisse peu à peu de tons chauds à un glacis embaumant l’image dans un hiver sans fin. Cette retenue générale donne au film son aspect singulier, comme un cri étouffé. Mais elle le prive également d’une certaine énergie : à trop éviter les ressorts dramatiques, la partition s’essouffle parfois et peine à prendre son envol. De même, la rigidité de la mise en scène (reconstitution soignée, maîtrise des cadres et choix musicaux) frise par instants un académisme solennel. Malgré ces faiblesses, restent de beaux éclats, et une histoire encore trop peu souvent racontée.

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