Accueil > Actualité ciné > Critique > Orfeu Negro mardi 16 février 2016

Critique Orfeu Negro

Ne te retourne pas, par Sophie Labeille

Orfeu Negro

réalisé par Marcel Camus

Orfeu Negro rivalisait lors du festival cannois avec des films restés cultes aujourd’hui : Les 400 Coups (François Truffaut), Certains l’aiment chaud (Billy Wilder), La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock), ou encore À bout de souffle (Jean-Luc Godard). Quels sont donc les éléments cinématographiques qui lui valurent un tel succès ?

Le film se fonde sur une pièce de théâtre de Vinicius de Moraes, Orfeu da Conceição dans laquelle le mythe grec s’inscrit dans les favelas de Rio. Marcel Camus rend parfaitement cette transcription moderne puisqu’il mêle la population noire brésilienne aux comédiens et danseurs professionnels. Le casting de ce film est à lui tout seul une histoire. Le réalisateur, à son habitude, publie dans les journaux brésiliens des portraits-robots d’Orphée et d’Eurydice. C’est pourquoi le personnage d’Orphée est joué par un très célèbre footballeur brésilien de l’époque, Breno Mello.

Le mythe grec relate la descente aux Enfers d’Orphée qui tente d’arracher Eurydice au Royaume des morts. Seule condition pour la ramener à lui, ne pas la regarder. Orphée ne résiste pas, en se retournant vers elle, il la perdra à jamais. Orfeu Negro, c’est l’Orphée noir de Marcel Camus, chauffeur de tramway. Il est regardé par la population de son village comme le maître entre tous de la samba. Orfeu est celui qui fait lever le soleil au seul son de sa guitare. Quant à la belle Eurydice, poursuivie par un homme qui veut la tuer, celle-ci se réfugie chez sa cousine Serafina la veille du carnaval. La mort est ainsi personnifiée par le biais du déguisement carnavalesque : un homme vêtu de noir et portant un masque mortuaire poursuit Eurydice pendant la fête. Les couleurs vives des costumes et la musique énergétique de la samba dans beaucoup de scènes donnent au film le rythme frénétique qui lui valut certainement son grand succès. La joie portée par la musique festive de la samba (bande son de Luiz Bonfá et Antonio Carlos Jobim, compositeurs des « tubes » brésiliens) transcende ainsi le drame.

Marcel Camus a toujours défendu de voir dans son Orfeu Negro une adaptation littérale du mythe grec. Les éléments du drame et surtout ceux de la mort des deux amants sont bien sûr transposés dans le réalisme de la vie quotidienne des Brésiliens. Mais bien plus, le film mêle adroitement le mythe solaire, celui de l’Amour éternel, et celui d’une Destinée que toutes les tentatives de l’homme ne pourront infléchir. Rien ne peut empêcher la tragédie d’Eurydice et d’Orphée, lesquels courent à leur perte malgré leurs efforts pour échapper à la Mort. Les images illustrent remarquablement la tension inévitable entre la gaieté produite par la fête et le tragique de la mort prochaine des héros. L’atmosphère de liesse qui porte les Brésiliens lors du carnaval est rendue par une succession de scènes rythmées au gré des préparatifs de la grande fête. Tous crient, chantent, courent, rient pendant qu’Eurydice, pâle et effrayée, tente de fuir la Mort. Les couleurs solaires font pendant au tragique installé dès le début du film : la joie n’arrivera pas à changer le destin tragique des deux personnages.

Notons enfin la sensualité qui affleure de part en part. D’abord, par la présence du soleil et des corps noirs transpirant, chaleur du Brésil qui lutte désespérément contre l’atmosphère funèbre de la légende. Puis, par le thème du carnaval de Rio de Janeiro qui est le lieu de la jouissance, celle qui, par la danse et la transe, libère les corps. Sur le fond de la sensuelle bossa nova, s’expriment l’amour intéressé de Mira pour Orfeu, celui, passionnel, de Serafina pour Chico et enfin l’amour éternel d’Orfeu pour Eurydice. L’amour et la mort, des thèmes universaux que les enfants de la dernière scène accueillent d’un sourire encore innocent et plein d’espérance.

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