Accueil > Actualité ciné > Critique > Sex & the City 2 mardi 8 juin 2010

Critique Sex & the City 2

Bradshaw show, par Julien Marsa

Sex & the City 2

réalisé par Michael Patrick King

La bande à Carrie Bradshaw est de retour pour un nouvel épisode fleuve de leurs aventures new-yorkaises, avec cette fois-ci une délocalisation à mi-film dans la province d’Abu Dhabi au Moyen-Orient. Ce second opus décline les mêmes recettes que le précédent, en démultipliant les signes ostentatoires d’opulence et les bons mots, dans une ode écœurante au « fashion girl power ».

En dépit des apparences, tout n’est pas rose au pays de Carrie. Malgré le charmant « petit » loft qu’elle s’est offert avec Mr Big (suite à leur mariage, souvenez-vous), un dressing à n’en plus finir, un canapé au prix exorbitant, il reste un problème : le téléviseur de la chambre à coucher qui pollue leur intimité. Ironie volontaire ou inconsciente, on ne saurait dire, sachant que la série originelle vient elle aussi du petit écran, finissant par atterrir dans nos salles pour un spectacle « bigger than life ». Ici, rien n’est fait dans la sobriété, Michael Patrick King s’appuyant plutôt sur la démesure : mouvements amples de caméra, gros plan avec grimaces appuyées ou short moule-bite, ralentis sur une paire de seins qui gigotent, montage clipesque pour mettre en valeur nos quatre fashionistas. Tout est poudre aux yeux, dans un style clinquant dont le seul but est de mettre en valeur l’apparence. En résulte une espèce de gros gâteau indigeste visuellement, sollicitant sans cesse nos mirettes à grand renfort d’hôtels luxueux et de décors chargés en babioles.

La projection presse du film étant complète, votre humble serviteur s’est déplacé, comme il lui arrive régulièrement de le faire dans la vraie vie, en salles. Voyez un peu le tableau : le mercredi de la sortie, séance de 22h à l’UGC du forum des halles, dans la grande salle. Pleine à craquer, des gens assis dans les escaliers, un public acquis à la cause des quatre girls, déversant un flot de rires déments à la moindre vanne et une salve d’applaudissements à chaque apparition d’un ancien personnage de la série. Difficile, dans ses conditions, de rester fidèle à sa propre subjectivité. Inutile de se le cacher, Sex and the City 2 est là pour vendre du rêve, celui de la petite fille qui se fantasmait en Barbie, princesse en plastique et aux tenues multiples, et du petit garçon qui, sans l’avouer, se serait bien approprié la coupe de cheveux et les costards de Ken.

Mais un autre problème se pose alors pour écrire cet article : comment traiter de ce qui, finalement, n’est qu’une comédie sans intérêt autre que le plaisir immédiat qu’elle procure par moments ? On aurait envie de plaider à la fois l’indulgence et la fermeté. Comment relier deux valeurs si antinomiques ? On peut tout d’abord concéder aux créateurs une certaine aisance dans l’art du dialogue, de la réplique qui fait mouche, même si cela devient parfois trop prévisible. À ce titre, le personnage de Samantha, hilarant par ailleurs, acquiert ici un aspect mécanique, comme branché sur un mode « vanne de cul automatique ». Le sexe est donc bien le domaine préposé à Samantha, et il ne reste pour les trois autres que la « city ». Ce qui faisait le sel de la série (une représentation crue des désirs féminins) se perd ici dans de longs dialogues où chacune est à sa place, et porte comme étendard le stéréotype qu’elle représente : la nympho vieillissante qui cauchemarde de perdre sa libido, et Carrie qui s’aperçoit pour la énième fois que la vie en couple, ce n’est pas facile, surtout lorsque l’on est mariée. Pour les deux autres, rien à l’horizon, si ce n’est béatitude et temps de cerveau réduit à la durée d’une pub pour un grand fabricant de soda. En creux, un portrait assez affreusement rétrograde de la femme moderne : nunuche croyant encore au prince charmant, refoulant son mal-être dans un désir compulsif d’achats et de possession, et se complaisant dans un matérialisme absurde.

Pour ne pas lasser le spectateur, et lui donner l’impression que le cirque ne tourne pas en rond, les scénaristes ont la (fausse) bonne idée de déporter le récit dans la province d’Abu Dhabi aux Émirats Arabes Unis. Pas franchement reconnus pour leur grande tolérance envers la femme, les puissants de la région sont ici au service des quatre greluches, véhiculant ainsi une image d’Épinal exotique de l’homme du coin. Déplacer les filles les plus matérialistes de la planète dans une région où la femme n’est pas émancipée était une idée séduisante sur le papier, elle l’est beaucoup moins à l’écran. Le problème, c’est que le choc des cultures n’a jamais lieu. Mis à part quelques saillies sur les femmes voilées (que nous laisserons à la libre interprétation du spectateur), la province d’Abu Dhabi est une carte postale, un Club Med géant pour riches, où les personnages passent d’un endroit luxueux à un autre encore plus éclatant, comme si elles déambulaient dans les grands magasins de la grosse pomme. La greffe ne prend donc pas, et se révèle être de mauvais goût lorsque l’on y fait implicitement référence aux sentiments qu’éprouvent les arabes pour les juifs, tout en occultant la situation politique de la région.

Et l’on sent bien que cette délocalisation n’est qu’un prétexte pour voguer vers d’autres cieux, les problèmes sociétaux de cette partie du monde étant à mille lieux des soucis des scénaristes. Entre fermeté et indulgence, faut-il mettre le spectateur en garde contre les clichés véhiculés par le film, ou s’en remettre à sa bonne intelligence, à son bon sens ? Est-il raisonnable de croire que chacun, en son âme et conscience, ne peut croire en la représentation qui lui est faite ici du Moyen-Orient ? On aurait sûrement préféré ne pas sortir de New York, et se coltiner ce qui faisait à la fois le plaisir et l’ennui du premier épisode : cet excès feuilletonesque qui fait que le film est d’une longueur délirante, mais qu’il nous donne en même temps l’occasion de nous perdre, d’oublier la trame principale et de profiter de bavardages incongrus. On peut en tout cas déplorer qu’une licence ultra connue s’aventure sur le terrain glissant des amalgames, pendant que le public de la grande salle de l’UGC des halles continue à se tordre de rire. Mais, finalement, la question reste la même : sait-il vraiment pourquoi il rit ?

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