• Zeitgeist Protest

  • France
  • -
  • 2016
  • Réalisation : Christophe Karabache
  • Scénario : Christophe Karabache
  • Image : Harris Thiery Maisari
  • Son : Cecilia Werkmaïster, Nico Orlait
  • Montage : Joe Blondin
  • Musique : Wamid al-Wahab, May Kassem, Laristourne
  • Producteur(s) : Elias Sfeir
  • Production : VisioSfeir
  • Interprétation : Thomas Arnaud (Omar), Karen Peyrard (Youmna)...
  • Distributeur : VisioSfeir
  • Durée : 1h33

Zeitgeist Protest

réalisé par Christophe Karabache

À un rythme soutenu et régulier (un par an en moyenne), Christophe Karabache nous livre ses films faits avec très peu de moyens dans lesquels il dépeint des personnages errants en rupture avec leur environnement. Dans nos colonnes, nous avions déjà émis de sérieuses réserves sur le travail du réalisateur, notamment lors des sorties de Too Much Love Will Kill You (2013) et Dodgem (2014) : si le parti-pris n’a jamais vocation à mettre le spectateur en position de confort, on a pu légitimement se montrer circonspect devant tant de complaisance à provoquer le dégoût, à laisser se déployer l’hystérie des personnages et à dépeindre des situations au-delà du glauque. Zeitgeist Protest ne constitue pas en soi une véritable rupture dans l’univers de Karabache mais marque tout de même une ouverture, une capacité à saisir des suspensions et à ouvrir le champ, ce qui rend le film un peu moins oppressant et stérile que les autres. Il n’empêche que le personnage d’Omar, un homme décrit comme « mélancolique et au comportement étrange », ne constitue pas une porte d’entrée facile à l’univers du film : taciturne, insaisissable, il n’est pas là pour susciter une empathie immédiate.

Les uns contre les autres

Christophe Karabache n’a d’ailleurs pas peur de charger la barque à force de détails dévoilant une intimité peu ragoûtante (comme par exemple ce plan passionnant au cours duquel l’acteur se ronge les ongles de pied), faisant du personnage une sorte de freak asocial dont la crise existentielle ressemble à un magma mortifère loin des conventions dramatiques habituelles. L’entrée en scène de Youmna, la cousine de l’étranger débarquée dans le quotidien d’Omar pour le faire changer de vie, n’est pas faite pour rassurer : personnage typique de l’univers de Karabache, elle incarne une sorte de féminité malmenée (visage abîmé, corps androgyne, sexualité conflictuelle) au comportement pour le moins masochiste quand ce ne sont pas les crises d’hystérie qui prennent le dessus. Évidemment, le réalisateur ne vise absolument pas à la complémentarité des personnages : leurs retrouvailles nourrissent l’inconfort dans lequel s’inscrit le film de manière générale, les mots et les coups ne cessant de faire progresser le récit dans des directions diamétralement opposées, loin de toute unité dramatique. Dans un sens, on peut saluer la constance avec laquelle Christophe Karabache refuse de céder aux facilités, n’ayant jamais peur de susciter le rejet et imposant peu à peu une empreinte qui fait toute la singularité de ses films.

Ligne de fuite

Par moments, Zeitgeist Protest parvient à saisir la désintégration à laquelle le personnage d’Omar semble promis : les plans s’étirent, l’enjeu se délite totalement au gré d’un montage elliptique, les plans figurent un horizon de moins en moins concret. Par ce refus de l’incarnation, le personnage finit par se soustraire littéralement au film, laissant un espace suffisamment grand et vide pour qu’une certaine mélancolie finisse par se distiller. Christophe Karabache s’aventure même à jouer les esthètes lors de plans rapides au cours desquels des jeux de lumière et de couleurs viennent transfigurer les personnages, les extrayant d’un quotidien trop souvent mis en scène par le prisme d’un naturalisme fauché. Cet apaisement relatif donne une direction au film qui n’est pas inintéressante. Il est dommage cependant que le réalisateur n’aille pas plus loin dans ces parti-pris où le sensible prend enfin le pas sur les cris et les gesticulations vaines des personnages. Pourquoi Karabache, qui refuse quasi systématiquement les conventions, se sent-il obligé d’encombrer ses digressions narratives par une musique sirupeuse de très mauvaise composition ? C’est que de manière générale – et le manque de moyens n’explique pas tout – les films de Karabache souffrent de leur caractère trop brouillon (raccords hasardeux, bande-son médiocre, direction d’acteurs approximative) et bien trop précipité pour qu’on puisse voir dans cette démarche un véritable acte de subversion.