Déjà présent au cœur du film précédent d’Aktan Arym Kubat, Le Voleur de lumière (sorti en 2011), le conflit entre modernité conquérante et traditions séculaires structure ce nouveau long-métrage. Toujours sous la forme d’un conte philosophique naïf, Centaure se fait plus sombre, plus inquiet. Plus personnel aussi : son personnage principal, interprété directement par le réalisateur, est un ancien projectionniste reclus dans une petite maison, à l’extérieur de la ville, avec sa femme et son fils tous deux muets, qui s’adonne principalement à trois activités : conserver intacte une copie de La Pomme rouge de Tolomouch Okeev (film réalisé en 1977, pierre angulaire de la culture kirghize), libérer pendant la nuit les chevaux détenus dans les écuries des grandes fermes de sa région et conter, à qui veut les entendre, les légendes de son pays. Autour de ce foyer gravitent de nombreux personnages : les riches propriétaires terriens qui dilapident leur argent dans les courses hippiques, les représentants de l’état (armée, élus) apparemment peu compétents et facilement corruptibles, les religieux dont l’accoutrement (barbe fournie, djellabas), le regard sévère et les discussions autour du pèlerinage à la Mecque semblent, à gros traits, souligner un processus de radicalisation.
Insouciante tragédie
La finesse du montage, surtout au début de Centaure, éclate la narration en plusieurs fragments distincts et allège quelque peu la pesanteur métaphorique de toute cette construction scénaristique baroque. Loin d’assommer, le film semble au contraire tisser lentement un canevas poétique plutôt élégant duquel transparaît une complainte douloureuse. Au centre de l’ouvrage, une figure : le cheval. Kubat fait de l’animal-totem du pays, la clé de voûte de son film : hier légendaire et libre, il est aujourd’hui devenu une marchandise comme une autre, que l’on négocie ou sur laquelle on spécule sur les hippodromes. Ce discours un peu manichéen (et en apparence passéiste) est contredit dans les détails. Ainsi, derrière l’éloge de la tradition et des valeurs familiales contre la vulgarité du monde contemporain, se joue un combat beaucoup plus progressiste teinté de lutte des classes (les vols de chevaux bâtards des pauvres sont ignorés quand ceux des chevaux racés des riches mettent en branle tout l’appareil institutionnel) et d’humanisme libertaire contre l’archaïsme religieux.
Si Centaure reste léger, malgré son schématisme, son foisonnement et son pessimisme, il le doit sans doute à la caractérisation de son personnage-titre. Dépeint comme un homme utopique et bienheureux, fondamentalement bon jusqu’à passer pour un simplet, ce dernier partage quelques traits avec le Prince Mychkine, l’Idiot dostoïevskien et révèle, par contraste, la méchanceté du monde qui l’entoure. Filiation salutaire : le film garde un ton étrangement enfantin, un parfum presque burlesque qui le prévient de tout esprit de sérieux souvent fatal. De petites scènes cocasses aux séquences plus émouvantes, soutenues par une photographie très composée et baignée de lumière, Centaure avance de façon très insouciante vers sa tragédie finale.