© Metropolitan FilmExport
Falling

Falling

de Viggo Mortensen

  • Falling

  • Canada, Royaume-Uni2020
  • Réalisation : Viggo Mortensen
  • Scénario : Viggo Mortensen
  • Image : Marcel Zyskind
  • Décors : Jason Clarke
  • Costumes : Anne Dixon
  • Montage : Ronald Sanders
  • Musique : Viggo Mortensen
  • Producteur(s) : Daniel Bekerman, Viggo Mortensen, Chris Curling
  • Production : Perceval Pictures, Ingenious, HanWay Films, Scythia, Zephyr Films
  • Interprétation : Viggo Mortensen (John Petersen), Lance Henriksen (Willis), Terry Chen (Eric), Laura Linney (Sarah)...
  • Distributeur : Metropolitan FilmExport
  • Date de sortie : 19 mai 2021
  • Durée : 1h53

Falling

de Viggo Mortensen

Grammaire du passé


Grammaire du passé

C’est avec curiosité que l’on attendait le passage derrière la caméra d’un acteur à la carrière aussi intéressante que Viggo Mortensen. John, dont il joue le rôle, accueille son père âgé, Willis, avec l’espoir de le faire quitter la ferme familiale où il vit seul et coupé du monde. Il se heurte cependant à l’impossibilité de vivre avec lui et à ses refus constants d’accepter tout autre mode de vie que le sien. Mortensen, qui s’est inspiré pour le scénario d’éléments autobiographiques[1]À l’occasion d’un entretien mené par le journaliste québécois Marc-André Lussier, publié sur lapresse.ca, Viggo Mortensen a déclaré : « J’ai voulu raconter cette histoire parce qu’il m’importait d’évoquer un peu ce que j’ai appris de mes parents, surtout de ma mère, et aussi d’exprimer ce que je ressens pour eux »., déplie le récit de Falling (que l’on pourrait traduire par En Chute libre) en dévoilant morceaux par morceaux les clés d’une fresque familiale américaine fragmentée en deux époques.

Introspection(s)

La manière dont Mortensen juxtapose le présent avec des fragments du passé est sans doute l’aspect le plus réussi du film. Un rien est sujet à faire basculer Willis dans un souvenir : surgissent, sans organisation particulière, des épisodes de l’enfance de John, les champs de blé sous l’écrasant soleil estival, une dispute entre Willis et sa femme, le cours de l’eau à la lisière de la forêt… Loin d’expliquer le comportement outré du vieux Willis, ces brefs souvenirs souvent sensoriels disent tout l’enfermement nostalgique dont il est prisonnier. Ils sont déclenchés par des mouvements, des regards, mais aussi des sensations ou des sons : un pichet d’eau évoque un torrent, le bruit des vagues celui du bruissement du vent sur les plaines, etc. C’est une belle idée que de construire le portrait du rustre Willis vieillissant à travers son rapport ancestral à la nature et à la vie en plein air ; lors d’une des premières analepses, sa femme lui dit, allongée à ses côtés dans le noir : « You’re my wild man ». Comme si ces fragments de vie permettaient, dans toute leur hétérogénéité, de saisir une partie de la complexité du personnage, dont l’image semble mise en abyme lorsqu’il regarde un vieux western en noir et blanc, sur le petit poste de télévision de sa cuisine.

Cette narration parallèle, qui se déroule sur deux époques, traduit la confusion du sénile Willis. Elle fait sens quand, soudain, les temporalités s’entremêlent à ses yeux, dans ce plan où le John du présent s’adresse à Willis, devant le papier peint de la ferme familiale du passé. Le film montre toute l’ambiguïté des souvenirs et combien les incompréhensions et disputes d’autrefois sont toujours d’actualité : les flashbacks montrent Willis, conservateur, en décalage permanent avec son époque, rejetant toute évolution sociale. En outre, les souvenirs sont aussi convoqués par John, qui semble questionner sa relation de toujours avec ce père qui a du mal à aimer et qui semble si difficile à aimer. Curieusement, la seule personne pour qui le vieux Willis témoigne de l’affection est la fille adoptive de John. Bien qu’elle n’ait aucun lien de sang avec lui, il est significatif qu’elle soit finalement le seul personnage avec lequel il n’entre pas en conflit, se faisant même réceptrice de son héritage lorsqu’il lui offre sa montre après lui avoir appris à écouter ses deux cœurs.

Le film s’articule ainsi autour de ruptures : celle de deux temps qui ne s’accordent pas, celle des couples formés par Willis et les deux femmes qui se confondent dans son esprit, et surtout la rupture du fossé culturel et générationnel le séparant de sa famille. Toute la tendresse du film réside en l’attachement sentimental de cette famille envers ce personnage antipathique, qu’elle accueille avec une infinie patience.

Ligne de crête

Ces dispositifs d’opposition montrent cependant rapidement leurs limites : en caricaturant ses personnages, cherchant parfois à les opposer à tout prix, Mortensen dessert son but initial de filmer la naissance d’une réelle empathie pour l’autre. Si bien qu’arrive un point du récit où l’étalement des éléments supposés irriter le vieil homme devient trop artificiel, comme si le film cochait des cases en cherchant à insuffler à sa poignée de personnages toute la diversité d’une société incomprise par Willis. Le film finit par se perdre quelque peu dans une accumulation de sujets de désaccord : un groupe de femmes voilées croisé à l’aéroport, le couple homosexuel formé par son fils et son époux d’origine asiatique, l’adoption de leur fille, la question du vote entre candidats démocrates et républicains, les piercings et les cheveux colorés des petits-enfants, l’appréhension de l’art contemporain, etc.

Ce manque de relief du scénario va aussi, dans une certaine mesure, de pair avec une mise en scène académique à la tendance esthétisante, noyés dans quelques motifs récurrents : lens flares, caméra portée lourde de sens lors des échanges virulents, symbolisme des couleurs poussé à son paroxysme (ambiance sombre pour le morne passé, soleil radieux de fin d’après-midi pour les souvenirs émerveillés…), etc. Ces dispositifs filmiques parfois lourds et injustifiés participent d’une certaine désincarnation de l’ensemble.

Réconciliation(s)

Le film trouve toutefois une vraie force dans sa dernière partie qui montre le rapprochement du père et du fils dans une fragile compréhension mutuelle, après une violente dispute attendue. Le passé cesse finalement d’être omniprésent dans cette scène où John se fait couler un bain dans la ferme de son enfance. L’eau goutte dans la cuisine située en dessous, lui rappelant brusquement les problèmes d’étanchéité de la vieille salle de bain. Il court couper l’eau en jurant et se demandant, comment, après toutes ces années, il a pu commettre une telle erreur. « Après toutes ces années » qui sont le temps d’un instant, et pour la première fois du récit, oubliées. La baignoire qui déborde est peut-être l’allégorie de l’état mental de John, qui s’est contenu face au déchaînement d’insultes de son père, et n’a finalement plus trouvé d’autre alternative que de lui cracher ses torts au visage. Il n’est pas anodin que cette scène se déroule dans le lieu qui accueille la majeure partie des souvenirs et se fait point de rencontre final du récit – et point de réconciliation(s). Une réconciliation ambiguë qui dit toute la complexité de leur relation, prolongée par le mystérieux dernier plan de John, pilotant un avion comme apaisé, ayant pris une certaine hauteur par rapport à ces années de conflits, quand bien même la clé de son attachement à son père ne sera jamais comprise.

Notes

Notes
1 À l’occasion d’un entretien mené par le journaliste québécois Marc-André Lussier, publié sur lapresse.ca, Viggo Mortensen a déclaré : « J’ai voulu raconter cette histoire parce qu’il m’importait d’évoquer un peu ce que j’ai appris de mes parents, surtout de ma mère, et aussi d’exprimer ce que je ressens pour eux ».

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