Après le non-événement qu’aura finalement été la collaboration de Nicolas Cage avec Sono Sion (l’affligeant Prisoners of the Ghostland, découvert à l’Étrange Festival), Pig, premier film de Michael Sarnoski, apporte un vent de fraîcheur dans la carrière de plus en plus ronflante du neveu Coppola. L’argument est simple : un chasseur de truffes vivant reclus dans les bois se fait voler son cochon truffier et se rend en ville à sa recherche, après plusieurs années d’exil. Ce point de départ évoque certes celui de John Wick (précipité dans une vendetta sans fin à la suite du meurtre de son chien), mais Sarnoski détourne la série B attendue en faisant du personnage de Nicolas Cage, Robin Feld, non pas un ancien policier, assassin ou ninja, mais un cuisinier de génie à la retraite, tenancier, il y a de cela dix ans, de la meilleure adresse de Portland.
Sur un ton frisant la parodie, et cependant avec un sérieux qui l’honore, Sarnoski met en scène les dessous du milieu de la gastronomie comme s’il s’agissait de la mafia, matchs de boxe souterrains et personnage de capo à la clef. Robin Feld, le visage ensanglanté pendant les trois quarts du film, traverse ce monde sans pitié et progresse peu à peu dans son enquête grâce à son statut de vieille légende. La révélation de son identité constitue en effet l’enjeu de plusieurs scènes très amusantes, où le visage soudain estomaqué de ses interlocuteurs fait face au regard exagérément dur de Cage, qui prend manifestement beaucoup de plaisir à déconstruire sa persona belliqueuse. En lieu et place des coups qu’il porte d’ordinaire à ses adversaires, il cuisine ainsi des mets fins, avec un fétichisme dans la sélection des ingrédients témoignant d’une certaine délicatesse (il faut l’entendre demander à une ancienne employée de son restaurant : « do you still make your salted baguette ? »). Dommage que lorsqu’il s’agit de réellement filmer la cuisine, la mise en scène, par ailleurs assez peu inspirée, singe bêtement le cahier des charges visuel des concours culinaires à la télévision, en passant d’un ralenti à un autre sur des étapes pas nécessairement essentielles à la réussite d’un plat. La scène la plus inspirée du film, se déroulant dans un restaurant huppé, laissait en droit d’attendre quelque chose de plus enlevé. Après qu’une serveuse leur ait servi et présenté une curieuse entrée truffée et fumée, Robin et son acolyte Amir (Alex Wolff) demandent à voir le chef afin de s’enquérir de l’origine du champignon. La joute qui s’amorce alors entre Robin et le chef remplace avec malice un duel de film d’action classique, avec Amir dans le rôle du spectateur incrédule : après un premier échange de coups autour du ridicule du « concept » du restaurant (la déconstruction de produits locaux afin que « le familier ait l’air étranger »), Robin achève son adversaire en faisant resurgir ses vieux rêves gastronomiques, très éloignés de la sophistication surfaite de sa carte actuelle. Abattu, le chef lâche alors l’information convoitée, et Cage, dans un ultime geste de fière victoire, daigne alors goûter le vin orégonais qu’on lui a servi. Davantage que sur le terrain du mélodrame (la mère comateuse d’Amir, la femme disparue de Robin), le film convainc lorsqu’il reste ainsi collé à son concept de thriller culinaire, et laisse entrevoir à quel point la cuisine constitue un champ de fiction riche, quoique peu exploité. Cela fait bientôt quinze ans qu’Anton Ego a dégusté une ratatouille « Chez Gusteau », scène inoubliable dont Sarnoski livre une version amère à la fin de Pig.