© Survivance
Apolonia, Apolonia

Apolonia, Apolonia

de Lea Glob

  • Apolonia, Apolonia

  • Danemark, Pologne, France2022
  • Réalisation : Lea Glob
  • Image : Lea Glob
  • Montage : Andreas Bøggild Monies, Thor Martin Duus Ochsner
  • Producteur(s) : Sidsel Siersted, Malgorzata Staron
  • Production : Danish Documentary Production, HBO Films, StaronFilms
  • Distributeur : Survivance
  • Date de sortie : 27 mars 2024
  • Durée : 1h56

Apolonia, Apolonia

de Lea Glob

Le métier de vivre


Le métier de vivre

Fruit d’un tournage long de treize ans, Apolonia, Apolonia s’intéresse moins à la peinture qu’à l’amitié nouée entre la peintre franco-danoise Apolonia Sokol et la cinéaste Lea Glob. Mettant davantage en lumière la persona de l’artiste que son travail dans l’atelier, Glob se concentre avant tout sur la success story de son amie intime, au risque d’adopter parfois un ton trop hagiographique et téléologique. On reste ainsi sceptique lorsque sa voix-off présente le caractère révolutionnaire de l’œuvre de Sokol (ouvrir aux « reines » un espace de représentation jusqu’alors réservé aux « rois »), sans jamais l’inscrire dans le contexte du récent renouveau de la peinture figurative[1]On renverra, à cet égard, à la série Youtube « Les Apparences », lancée par le peintre Thomas Levy-Lasne, consacrée à l’actualité de la peinture française., dont Sokol est un exemple parmi d’autres. L’intérêt du film réside plutôt dans les sinuosités du parcours de l’artiste. Élevée dans un théâtre (le Lavoir Moderne parisien), elle s’engage aux côtés des Femen tout en poursuivant ses études. Peu de temps après avoir obtenu son diplôme, Sokol part travailler à New-York et y est repérée par un riche mécène de la Silicon Valley (le milliardaire californien Stefan Simchowitz), avant de revenir en France puis d’être invitée en résidence à la Villa Médicis. Chaque étape de la vie de Sokol devient ainsi l’occasion pour Glob de créer une petite comédie humaine, symbolisée par l’utilisation récurrente de maquettes représentant certains lieux habités par l’artiste.

Le film explore la capacité d’Apolonia à se réinventer en permanence, utilisant « son corps comme un bouclier » afin de poursuivre son idéal d’une existence entièrement consacrée à la peinture. Lorsqu’elle est confrontée à l’objectif photographique de son mécène, Sokol assume le jeu cynique du marché culturel en posant comme une égérie devant ses propres tableaux, au risque de compromettre ses idéaux de jeunesse. C’est dans ces moments de vulnérabilité que le film révèle sa subtilité, exposant la part d’ambition parfois démesurée qui anime un artiste en quête de succès. Si, tel un aimant, Sokol attire tous les regards, le film tire sa richesse des détours qu’il ménage, révélant la fragilité des personnes l’entourant, qui contraste avec la détermination sans failles d’Apolonia. C’est la peintre elle-même qui inverse les rôles dès l’ouverture du film, lorsqu’elle prend la caméra de Glob pour la filmer, l’incluant malgré elle au sein de son propre documentaire. La voix-off ne manque pas de souligner le caractère symbolique de ce geste (Glob se demande si elle n’est pas devenue elle-même une œuvre de Sokol), qui transforme la relation entre les deux femmes, en faisant s’estomper la frontière entre sujet et réalisatrice.

Ce renversement se poursuit dans la dernière partie du film, où un grave accident lors de la naissance du troisième enfant de Glob la conduit à filmer sa propre convalescence, offrant un contrepoint brutal à l’ascension médiatique de l’artiste. Cette manière de décentrer le regard permet au film de tisser un authentique réseau d’amitiés féminines, reflétant la sororité illustrée dans les tableaux de Sokol. Au cœur de cet ensemble hétéroclite de portraits féminins rayonne une personnalité en particulier : celle d’Oksana Shachko, leader du mouvement Femen exilée en France et proche amie d’Apolonia. L’évocation discrète de son mal-être, jusqu’à son suicide en 2018, confère au film une gravité jusqu’alors évacuée par la combativité et la fantaisie de Sokol. La dimension morbide du film atteint son apogée lors d’une scène festive où un simple regard caméra, surgissant au milieu de la liesse collective, suffit à ouvrir un abîme. C’est à ce discret travail d’observation qu’Apolonia, Apolonia doit sa réussite.

Notes

Notes
1 On renverra, à cet égard, à la série Youtube « Les Apparences », lancée par le peintre Thomas Levy-Lasne, consacrée à l’actualité de la peinture française.

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