Le premier plan de Love Lies Bleeding place la caméra au fond d’une faille rocheuse, comme si elle était piégée (et nous avec), contemplant le ciel de l’Ouest américain qui s’étale, immense et hypnotique. Rapidement, elle s’extrait toutefois de cette cavité pour atterrir dans une salle de gym où la gérante, Louise, dite Lou (Kristen Stewart), débouche tant bien que mal des toilettes. Le film, en s’ouvrant par ce contraste entre l’immensité de l’horizon et l’étroitesse de la cuvette bouchée, laisse entrevoir la frustration et l’enfermement de son personnage, bloqué dans une ville sans nom du Nouveau-Mexique, dont tout départ paraît impossible. Lou se retrouve en effet tiraillée entre d’un côté sa sœur qu’elle veut protéger d’un mari violent, et de l’autre un père mafieux dont elle veut s’affranchir. Mais bientôt, sa rencontre avec Jackie (Katie O’Brian), une bodybuildeuse ambitieuse et vagabonde, va tout changer et ouvrir le champ des possibles, au prix d’un programme intense annoncé dans le titre : amour, mensonges et effusions de sang. Cinq ans après son premier long-métrage Saint Maud, film d’horreur sur fond de fanatisme religieux, la réalisatrice britannique Rose Glass poursuit son exploration du cinéma de genre. Double portrait féminin à la fois sensuel et sanglant, le film tente de conjuguer au présent des codes et des enjeux historiquement masculins, avec un intriguant et séduisant mélange de thriller, de film d’amour queer et de revenge movie qui ne tient toutefois pas toutes ses promesses.
Ce cadre narratif fournit d’emblée un moteur cinématographique puissant, tant par les récits passés qu’il charrie que par les images de l’Ouest américain qu’il convoque : en route vers une compétition de culturisme à Las Vegas, Jackie rejoue la ruée vers la Californie des oublié·es de l’Oklahoma, et emporte avec elle Lou dans ses rêves d’ailleurs. Face à la fatalité du déterminisme familial, les deux personnages sont portés par leur amour naissant et trouvent ainsi le courage et la force de se rebeller contre la violence masculine, non pas en dissimulant leur colère, mais en se servant d’elle comme d’un carburant. Là encore, film d’action et d’amour se mélangent : la scène de la rencontre dans le club de gym reprend les grands tropes de l’apparition romantique, ralenti et musique œuvrant à l’impression de temps suspendu. Mais celui-ci ne le reste pas bien longtemps et la cadence s’accélère. À grand renfort de gore et de gros plans sur les visages menaçants, Rose Glass joue sur le suspense et la tension propres au thriller, mais semble plus préoccupée par le souci d’aligner des images fortes que par celui de questionner les motifs dont elle s’empare. De ce mariage des genres naît un couple entre Bonnie & Clyde et Thelma et Louise, où la question de la possibilité d’une justice ne se pose jamais, les interactions avec les policiers restant périphériques et accessoires. Dans ce monde d’hommes, l’amour et la vengeance sont les seules options de survie. Si Love Lies Bleeding aborde ces questions centrales, il ne laisse pas le temps et l’espace à ses personnages de se déployer pleinement. Conforme aux codes du film policier, le passé de Lou ne revient que par flashbacks ultra rapides, et l’intériorité des personnages est délaissée au profit d’une surenchère de rebondissements, notamment dans le dernier tiers.
L’amour et la violence
Faisant preuve d’un regard trop en surface sur ses personnages secondaires, Rose Glass les enferme dans des cadres étriqués, à l’image du personnage du père, dont la voix rauque, le goût des armes et l’allure suspecte en font un méchant certes efficace, mais sans grande aspérité. La cinéaste semble davantage inspirée par le corps de ses actrices, qu’elle filme en adoptant le point de vue des deux femmes et sans les fétichiser. Ici, pas de regard voyeur sur la sexualité lesbienne, mais un véritable intérêt pour la corporalité. Au-delà de montrer les corps faire l’amour, elle regarde ce que l’amour fait aux corps : sous l’effet des stéroïdes et d’une colère envahissante, les muscles de Jackie enflent pour protéger Lou, jusqu’à la démesure.
Cette vision en particulier précise les contours du projet de Glass. La réalité des personnages de Love Lies Bleeding, comme celle du monde du cinéma, est dominée par le masculin, qui en dicte les règles. De la même façon que Jackie et Lou refusent de laisser aux hommes le monopole de la force physique, la cinéaste s’inspire de références qu’elle essaie d’actualiser. Rose Glass s’inscrit ainsi dans la lignée de Julia Ducournau et Coralie Fargeat, dont les films pensent et représentent la violence féminine de façon frontale, en reprenant des codes originellement associés à des figures masculines. Elles créent des personnages de femmes violentes, tueuses et vengeresses : une fois leurs représailles accomplies, Jackie et Lou deviennent même toutes les deux géantes, dans un plan filmé au ralenti où elles courent main dans la main, comme si l’adrénaline qui va avec la prise de liberté avait transformé leurs corps. En mettant en scène cette violence émancipatrice non subie, Glass sort de la dichotomie binaire entre oppresseur et oppressée, pour créer, comme dans Titane ou Revenge, un espace au sein duquel le renversement de la domination est possible et la violence des femmes repolitisée[1]Coline Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012.. Si l’on peut se réjouir de cette perspective, le film se perd malheureusement dans une forme globalement trop disparate et saturée d’effets. En dépit de ses ambitions enthousiasmantes, Rose Glass esquisse plus qu’elle ne construit une identité propre ; en résulte un film en demi-teinte, alourdi par son propre poids.
Notes
| ↑1 | Coline Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012. |
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