Comment faire le biopic d’une personnalité comme Donald Trump, qui passe déjà son temps à se mettre en scène ? Ali Abbasi décide de se focaliser sur la jeunesse de l’ex-président, et plus précisément sur son ascension sur le marché de l’immobilier, qu’il doit en partie à l’amitié nouée avec Roy Cohn (Jeremy Strong), un avocat aussi véreux qu’influent. Pour ce faire, le cinéaste suit le sillon creusé par les derniers films d’Adam McKay : comme Dick Cheney dans Vice (2018), Trump (Sebastian Stan) devient la matrice d’une comédie grinçante mêlant des images d’archives à des plans grimés pour en imiter la texture, du 16 mm dans les années 1970 aux VHS pendant l’ère Reagan. Si McKay proposait à partir de ces matériaux divers un dispositif composite et ludique, Abbasi s’en tient surtout à un vernis clinquant (renforcé par l’usage systématique de musiques d’époque) pour habiller un récit d’« underdog » assez conventionnel, où le jeune entrepreneur troquera son paternel castrateur pour un père spirituel plus encourageant, afin d’ériger la Trump Tower et d’en atteindre le sommet.
La relation ambiguë qu’entretiennent Trump et Cohn esquisse toutefois par endroits une ligne trouble, qui vise à mettre au jour la logique de prédation au cœur des milieux financiers new-yorkais. Cet envers sombre de la réussite made in USA se déploie dans quelques séquences plus inspirées, puisant dans une iconographie vampirique (orgie décadente baignée de lumière rouge, vaste manoir inhabité, etc.) dont Cohn, petit marionnettiste à la démarche animale, serait le héraut. La figure de l’avocat, bientôt délaissé par son protégé lorsqu’il est atteint du sida, s’affirme comme la part la plus convaincante du film, dévoilant la nature carnassière de l’entreprise de Trump, qui semble avoir aspiré jusqu’à l’énergie vitale de son mentor.
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Hélas, The Apprentice évacue progressivement Cohn du récit à mesure que son protagoniste principal gagne en indépendance. Et le projet de révéler sa principale limite : Donald Trump s’avère un personnage de fiction bien pauvre. Abbasi fait pourtant mine, durant la première partie, d’humaniser le jeune Donald, dépeint en rêveur timide moqué pour sa méconnaissance des cercles mondains. La démarche relève en vérité d’une stratégie narrative visant à mieux accentuer, dans la seconde moitié, les vices et la déloyauté du magnat. Mais face à une figure qui a fait de ces deux facettes (son mérite dans les affaires et sa vulgarité anti-« politiquement correct ») le fondement de son identité, le Trump de The Apprentice apparaît comme une pâle copie, quand bien même le film multiplie les séquences sordides (notamment un viol de Trump sur son épouse) pour donner de la consistance à son portrait à charge.
Alors que les arabesques de Vice mettaient en lumière les nombreux secrets de Cheney, éminence grise maintenant une certaine opacité, celles de The Apprentice se brisent contre l’image bien connue de Trump. Comme s’il essayait de le battre sur son propre terrain – celui du tape-à‑l’œil et de la gouaille –, Abbasi peine à en proposer une contre-image. Le film semble de fait s’être trompé de chemin : en braquant son attention sur la jeunesse du personnage pour espérer en tirer un portrait tragicomique, The Apprentice accouche d’un biopic toujours en deçà des frasques véritables de Trump, qui mène actuellement une campagne plus outrancière que jamais pour espérer reconquérir la Maison blanche.