Au détour d’une visite de Derrick chez sa mère, une série de photographies de famille cristallise l’enjeu de Leaving Amerika : rassembler les morceaux de la vie d’un Afro-Américain condamné à la précarité dans un pays au racisme endémique. Amie de trente ans de Derrick, Marie-Pierre Brêtas esquisse le portrait de ce quinquagénaire, qui dort au début du film dans l’étroit habitacle de sa voiture floridienne pour fuir la spirale de l’endettement, à travers la forme d’un road trip reliant entre eux les différents lieux clefs de sa vie – de la demeure familiale du Tennessee jusqu’aux quartiers de son enfance à Brooklyn, avant de s’achever à Cuba, où il choisit de s’expatrier (d’où le titre du documentaire).
Leaving Amerika ausculte notamment le racisme étasunien et la douleur qu’il engendre via plusieurs objets. Lorsqu’elle recueille les témoignages de Derrick et de ses proches, la mise en scène s’attarde systématiquement sur des souvenirs matériels avant de se concentrer sur les visages : par exemple, à l’occasion du premier voyage à Cuba, une affiche de sa future maison idéale permet à Derrick d’évoquer l’effroi qui l’a saisi en croisant des policiers locaux lors d’une simple promenade nocturne. Ce sentiment ravive la peur viscérale que lui inspiraient les forces de l’ordre new-yorkaises, et rappelle la colère face aux réactions racistes d’une cliente Uber qui le jugeait menaçant en raison de son mutisme. Ailleurs, un t‑shirt rose en hommage à sa sœur récemment décédée est le déclencheur d’une remémoration des derniers jours de la jeune femme, dont la vente de la maison finance l’émigration du personnage vers Cuba. Cette mécanique du souvenir encapsulé culmine lorsque la cinéaste tend à son ami l’unique exemplaire du recueil de poèmes qu’il avait commencé à écrire derrière les barreaux : l’objet libère la parole sur son expérience carcérale (Derrick a été condamné pour un homicide accidentel) et lui permet de rappeler comment ses proches l’ont supplié d’accepter l’accord injuste du procureur plutôt que d’affronter les préjugés d’un jury blanc.
Au-delà de l’amer constat que dresse le film sur le statut des minorités, le documentaire bouleverse dans ses derniers instants. Installé à Cuba, Derrick fond en larmes en écoutant « Zoom » des Commodores, confessant qu’il pleurait déjà sur cette musique lorsqu’il dormait sur le parking d’un Walmart au début du film. Tandis que ces paroles appelant à une vie meilleure trouvent une résonance cruelle avec la brutalité des épreuves qui l’ont conduit à quitter le pays, la mise en scène figure le paradoxe de son départ : le cadre se resserre une nouvelle fois sur le visage d’un homme affranchi de son passé mais qui, à l’image de cette terre d’accueil, se retrouve mis au ban par son pays natal.