Apprentissage de la propriété
Au Brésil, dans la région du Nordeste, le Mouvement des Sans Terre lutte depuis de nombreuses années pour permettre à des paysans d’acquérir les parcelles qu’ils cultivent. Pendant plusieurs années, Marie-Pierre Brêtas a emboîté le pas de Vanilda, femme modeste au franc parler, de son mari Antonio et des habitants de leur village précisément au moment où ils obtiennent le précieux acte de propriété temporaire qui les rend maîtres de leur travail. Le film commence donc après la lutte, quand vient le temps de l’apprentissage de l’autonomie, avec ce que cela suppose de liberté et de contraintes. Le bienveillant INCRA (l’Institut National de la Colonisation et de la Réforme Agraire) accompagne les paysans dans cette révolution en les mettant en garde quant à leurs responsabilités nouvelles. La mise en place de ces assentamentos passe autant par l’élaboration de ses règles de vie que par la construction concrète de l’habitat. En restituant par de longs plans l’observation des moments de vie banals, le film enregistre les premiers instants d’une société qui en constituent une forme d’acte de naissance. Dans un tournage au long cours, élaboré sur plusieurs années, Marie-Pierre Brêtas observe patiemment la construction du quotidien d’un microcosme autant qu’elle aspire à montrer comment se constitue un groupe social dans lequel elle s’est immergée.
Immersion au Nordeste
C’est justement ce motif de l’immersion qui travaille le film autant qu’il pose question. Dans le premier plan du film Vanilda se baigne dans un lac avec deux autres femmes et plaisante sur son physique. Elle envoie des remarques amusées de l’autre côté de la caméra sur son physique marqué par l’âge. Ce faisant, elle interroge ce qu’elle accepte d’offrir en pâture à la caméra : son corps en maillot de bain, avant que le film ne dévoile les nombreux moments de son quotidien et de ses discussions avec ses voisins qu’elle a ouvert au regard de la cinéaste. Mais cette adresse est aussi la marque de la relation filmeur/filmé qui imprègne l’ensemble du film. Comme si le sujet du film résidait précisément dans cette étroite portion d’espace devant/derrière la caméra qui sépare, ou plutôt réunit, la cinéaste de ceux qu’elle filme. Collant souvent à la nuque de ses personnages, elle filme son sillage dans le corps des paysans plus que leur présence dans l’immensité de cette région aride. Cette façon de coller aux pas de ses sujets emmène le film vers un portrait de groupe où la tendresse du regard et la volonté de prendre acte d’un moment décisif de cette communauté l’emportent sur la mise en question de la construction comme corps collectif ou sur la dimension politique du propos. On imaginerait volontiers une sorte de western âpre sur la naissance d’une société en terres hostiles. En tournant son portrait de groupe vers un regard plein de tendresse et d’humanité, Marie-Pierre Brêtas se coupe de la dureté des conditions de vie de ceux qu’elle filme et gomme la singularité de son sujet.