Il y a quelque chose de réjouissant à voir Curry Barker revenir là où tout a commencé. Bien que le succès d’Obsession l’ait propulsé dans une tout autre catégorie que celle du cinéma bricolé de ses débuts, voilà qu’il signe Mama Bear, un court-métrage de cinq minutes mis en ligne gratuitement sur sa chaîne YouTube, « That’s a bad idea ». Dans Obsession, Barker développait sur près de deux heures une variation contemporaine sur le thème fantastique classique de l’objet ensorcelé. Bear, un jeune homme mal dans sa peau et amoureux de sa collègue Nikki, formulait un vœu : qu’elle l’aime plus que tout au monde. Ce vœu exaucé à l’aide d’un bâtonnet magique, la romance désirée se transformait peu à peu en cauchemar domestique. Derrière ce dispositif fantastique, Barker auscultait avec beaucoup d’humour noir les mécanismes d’emprise au sein du couple : la possessivité masculine s’y retournait contre elle-même, dans une parodie ricanante et presque grotesque de comédie romantique.
Ce passage au long avait toutefois ses limites. En étirant son idée initiale, Barker – habitué depuis ses débuts en 2019 aux formats courts et autoproduits – devait composer avec les nécessités du récit à grande échelle, installer des personnages, organiser une montée en puissance. C’est précisément cette logique narrative que Mama Bear fait exploser de façon radicale. Le film s’ouvre sur un décor de maison comparable à celui d’Obsession : un jeune homme endormi sur un canapé reçoit un inquiétant appel téléphonique et on découvre, de fil en aiguille, qu’un autre que lui existe et vient de commettre un acte terrible. Sur ce thème classique du double maléfique, qui hante autant la littérature européenne qu’américaine (Mama Bear rappelle beaucoup Au bord du précipice de Richard Matheson), le cinéaste installe un climat de paranoïa extrême. Son dispositif est concis, ramassé : une crise, sans avant ni après. Là où Obsession avait besoin de temps pour enfermer ses personnages dans son engrenage dramatique, Mama Bear ne travaille que sur l’impact, tirant pleinement parti du format court. Le film possède ainsi une qualité qu’Obsession ne parvenait pas tout à fait à préserver : il relève du cauchemar brut, qui n’a pas à justifier son existence par une architecture narrative. Et s’il n’entend pas rivaliser avec le long-métrage, il en prolonge l’univers plastique et mental.
That’s a good idea
Si les fans de Barker ne manqueront pas de relever les similitudes entre deux films, c’est moins le jeu des ressemblances qui intéresse que la liberté de circulation entre les formats et les modes de production, dont Mama Bear n’est pas la seule illustration. Kane Parsons en est l’autre figure emblématique. À 16 ans, sous le pseudonyme de Kane Pixels, il lance sur YouTube sa série The Backrooms, inspirée d’une légende urbaine née sur Internet. À travers des vidéos de found footage, une mythologie se construit par indices et épisodes successifs, donnant naissance au fameux Backrooms produit par A24. Pour Parsons, le Web constitue donc un territoire narratif primitif, que le cinéma est venu à la fois agrandir et appauvrir, en lui imposant par exemple des personnages dotés d’une psychologie sommaire, là où YouTube ne faisait qu’explorer un univers post-industriel désertique.
Ce qui se joue de la plateforme à la salle de cinéma raconte en réalité une transformation plus profonde qu’un simple passage au grand format, voire à la grande forme. La trajectoire de Parsons dessine, comme celle de Barker, le portrait d’une jeune génération de réalisateurs nés avec Internet, qui ne considèrent plus le cinéma comme un objet enfermé dans un format, un calendrier ou un circuit de distribution. Le court peut (re)venir après le long, le teaser devenir une œuvre à part entière, et une chaîne personnelle se transformer en laboratoire de création. Le paradoxe est que ces cinéastes sont maintenant courtisés par les studios et les plateformes, mais leur singularité tient peut-être à leur capacité à ne pas abandonner l’idée première – si féconde pour le cinéma de genre – du terrain de jeu. En postant Mama Bear sur YouTube juste avant Halloween, Curry Barker rappelle qu’un film peut exister sans tapis rouge de festival et campagne de lancement. Ses cinq petites minutes prouvant que le cinéma invente constamment de nouvelles façons de se manifester et de se produire – au sens littéral du terme. C’est une très bonne nouvelle.