On a eu Romain Duris en Molière, voici Lorànt Deutsch en La Fontaine. Il y a de l’argent, de la volonté d’hommages, plus que dans le film de Laurent Tirard, des jeux de lumières. Mais tout cela reste vain tant le film manque de réflexion sur le statut de courtisan, sur le genre littéraire qu’est la fable et son sens sous le règne de Louis XIV, sur les stratégies politiques du temps… D’autant plus que, malgré une technique huilée, on ne croit rapidement plus à chaque personnage. La biographie lyrique devient un vilain défaut du cinéma français.
En mal de figures emblématiques, notre beau cinéma se recentre sur des proies nationales qui évitent de se poser trop précisément la question d’un scénario original. Après La Môme et Molière, le dernier enfant de la patrie en date est l’auteur des fameuses fables aux chutes morales. Ce qui paraît intéresser Daniel Vigne de prime abord est le statut de Jean de La Fontaine : alors que Fouquet tombe en disgrâce et que Louis XIV devient le maître incontesté du royaume, La Fontaine prend parti pour le conseiller. C’est donc la figure du rebelle qui « inspire » notre réalisateur, rebelle qui sera filmé comme une star de rock avec les gros plans, les musiques triomphantes, les scènes de doute et de vie quotidienne obligatoires. Mais où est passée la complexité du Grand Siècle, ses stratégies politiques et courtisanes de publication ? Où est également passée la démonstration cinématographique du processus de création ? Daniel Vigne encense sans conscience, sans subtilité. Il montre un héros qui, s’il n’avait pas vécu au XVIIe siècle, aurait probablement sauvé le monde en compagnie de Bruce Willis.
Là où Laurent Tirard risquait la comparaison avec Ariane Mnouchkine, Daniel Vigne est le premier à défricher le terrain. Il a voulu, dit-il, effacer l’image d’un La Fontaine notable retiré à la campagne… Qui s’en fait une telle représentation ? Le titre nous avait prévenus, c’est un défi ! Il veut également montrer le génie littéraire en parsemant çà et là son film de quelques fables, et son courage politique dans la dénonciation et la critique du régime… Sans dire que La Fontaine aussi fut un courtisan et sans donc alimenter sa réflexion sur l’obligation de choisir son camp à cette époque. Le casting aussi est, apparemment, impressionnant (ah bon ?) : Lorànt Deutsch, sûrement très sympathique, semble tout juste sorti de sa ferveur sartrienne et mozartienne. Il s’emballe, tente de faire vivre l’héroïsme de son personnage mais n’est jamais réellement crédible tant la mise en scène est tape-à-l’œil et pompeuse. Il sera filmé dans une taverne, au-dessus de son pupitre (parce qu’écrire, c’est dur et c’est du travail quand même), ou déclamant. Sans vouloir faire de La Fontaine un personnage sombre et torturé intellectuellement, on eut espéré plus de finesse dans le portrait. Il y a le gentil, un peu fadasse, et le méchant, Colbert, interprété par un Philippe Torreton trop fronceur de sourcils pour être bien honnête. Comme dans n’importe quelle saga.
On peut aller voir Jean de la Fontaine, le défi, pour visiter Vaux-le-Vicomte, mais sans le désir de voir autre chose qu’une biographie linéaire. On attend avec impatience le Racine de Michael Youn.