Deux ans après El Lobo, le réalisateur Miguel Courtois revient avec la seconde partie de sa trilogie annoncée sur l’Espagne et l’ETA. Cette seconde partie fait la part belle au groupe d’intervention officieux et semi gouvernemental GAL, mû par l’idée selon laquelle rien ne vaut contre le terrorisme que les méthodes du terrorisme. Avec le potentiel d’un grand film politique, cette production espagnole sur laquelle flotte malgré tout le drapeau de Luc EuropaCorp Besson semble paralysée par la peur d’exploiter son sujet au maximum de son potentiel.
Dans une salle d’avant-première remplie aux deux tiers par une assistance des plus hétérogènes, Miguel Courtois, venu présenter son film en personne, met les points sur les « i » avec une admirable candeur : « Le film ne raconte que des choses vraies, et malheureusement, ce n’est pas très gai », lance-t-il, rajoutant avec un demi-sourire entendu : « Ce n’est pas une comédie. » Il est vrai que l’on pourrait s’y tromper : un film aux airs de pamphlet politique ultra-documenté autour de l’Espagne à peine sortie du fascisme prête certainement à une poilade générale, surtout avec José Garcia à l’écran. Mais rien ici ne prête à rire, pas même Garcia, bien loin des numéros surjoués qui font son répertoire de comédie. Entre 1984 et 1992, deux journalistes vont tenter de démontrer, sous les pressions des plus hautes sphères et les menaces bien réelles, que le gouvernement espagnol aux plus hauts niveaux a créé et financièrement supporté une unité d’intervention antiterroriste occulte, et aux méthodes aussi inacceptables et meurtrières que ceux contre qui ils se battent, les indépendantistes de l’ETA.
Courtois est ferme, redoutablement revendicatif dans sa présentation de GAL : ce film n’est pas seulement tiré de faits réels, il est le reflet de la réalité du procès qui a vu la chute d’une partie du groupe d’intervention. Les dialogues ne sont que peu romancés, et le film s’est fait notamment à l’initiative de Melchor Miralles, membre du journal El Mundo, et protagoniste de l’affaire. Et le réalisateur d’affirmer avec indignation que son œuvre doit faire réfléchir sur les libertés que les gouvernements prennent au nom de la raison d’état, et de vouloir son film comme une virulente dénonciation de telles dérives. Louables intentions, et prometteuses prémices. Mais Courtois, en tant que cinéaste, semble ne pas savoir nuancer son réalisme. G.A.L. est ainsi filmé parfois à la manière d’un reportage, avec mouvement de caméra hystériques, dans la chaleur du moment ; parfois à la manière d’un dialogue empesé (champ, contre-champ…), lorsqu’il s’agit de rendre compte des (très) nombreux entretiens qui émaillent l’affaire. Le réalisateur, prisonnier de sa temporalité, ne sait pas vraiment se départir d’une volonté semi journalistique de ne rien omettre, de rien déformer − si ce n’est lorsque la durée le force à styliser son propos. Ainsi, a t‑on deux incroyables séquences non dialoguées (le retour sur les attentats du GAL et les frasques de ses membres et leur mise en examen, où les accusés se virent adresser 198 questions sans répondre à aucune), où un montage frénétique semble vouloir condenser la totalité du ressenti des protagonistes, le tout sur une musique pop d’un ridicule consommé.
Mais dans les deux cas, la volonté d’un cinéaste semble absente de l’écran. Venu de la télévision, Courtois cadre sans audace ses protagonistes, aligne les faits comme dans un numéro correct d’un magazine télé d’investigation. Ne manque plus à la fin qu’un système à la Star Academy pour que les spectateurs décident du verdict, et l’on achèverait de nier toute forme de discours artistique. Creux, fades et vides, les personnages des journalistes comme ceux des terroristes ne sont pas avares de bons mots et de petites mimiques pour dessiner leur psychologie à gros traits (avec notamment un redoutable « Je ne suis pas sorti du ventre de ma mère, je suis sorti des couilles de mon père, moi ! » par l’un des terroristes), mais jamais l’on ne se demandera pourquoi les uns cherchent la vérité, pourquoi les autres agissent tels qu’ils le font. Car Courtois n’a pas réalisé un film, mais il a tout au plus mis en images un témoignage. L’intention, encore une fois, est louable, et une douce séquence vers la fin du film, laisse entrevoir un autre G.A.L. Un G.A.L. où Garcia, dont on sait qu’il écrit des livres, eût été porté par la romance de l’écrivain, par la schizophrénie de la création vers la découverte de la vérité ; où il se serait, en tant qu’artiste, confronté à ce que l’art ne doit pas travestir.
Mais Courtois, jamais, ne prend ce risque, ne se met jamais dans cette position. Loin de livrer une étude sur les raisons profondes des agissements de l’ETA comme du GAL (dépeint, globalement, comme une bande de branquignoles machos au service de politiciens crapuleux), le film passe sur les évènements comme si raconter seulement était dénoncer, et que prendre parti eut dénaturé le propos. En déshumanisant totalement son récit, Courtois livre donc un film au sujet sensible, au réel potentiel polémique, avec une galerie d’acteurs plutôt de bonne facture, mais dont la platitude artistique le laisse loin derrière ses illustres prédécesseurs, Z en premier lieu.