D’abord, le « buzz ». Un écrivain people et provocateur de salon, devenu réalisateur critique autoproclamé de la culture de masse. L’enchaînement par ce dernier de deux films — Podium et celui-ci — tenant sur un pitch flattant la fibre intellectuelle et culturelle. Quelques bisbilles sur le tournage, auxquelles s’en sont suivis changements de casting (le départ brutal de Benoît Poelvoorde, remplacé par Franck Dubosc), problèmes de production et reports de sortie à répétition, pas aidés par une post-production abondante. Une promesse de regard du cinéma sur lui-même, son histoire et ses formes. Tout ça, pour ça : Cinéman, non-événement aux allures de canular piteux, gâchis de pellicule piochant comme un collectionneur de cartes à jouer dans les bribes d’un art dont il n’a véritablement que faire.
Le personnage de Franck Dubosc fait un voyage rappelant de loin celui du petit garçon de Last Action Hero, mais en lieu et place de Schwarzenegger comme mentor, il doit se contenter de Pierre Richard. Ringardissime professeur de mathématiques de la banlieue parisienne (et prénommé, on vous le donne en mille, Régis), il se voit conférer le pouvoir et le devoir de voyager à travers les films et leurs premiers rôles pour sauver la belle héroïne d’une énième version de Sissi, et peut-être trouver l’amour que ce pitoyable dragueur sur internet est incapable de susciter dans la vie réelle. Le voilà donc « Cinéman », qui endosse successivement les costumes de Clint Eastwood, Errol Flynn, Robert De Niro et même Harold Lloyd, singeant leurs aventures avec le déphasage qui sied à sa condition de loser héros malgré lui. On voit bien ce que Yann Moix promet sur le papier : à travers les péripéties d’un plouc à la ramasse dans la lignée de Camping et Disco, en à peine plus antipathique (on se demande bien ce qu’aurait donné ce personnage campé par Poelvoorde au lieu de Dubosc), le réalisateur nous fait miroiter une mise en abyme du septième art empreinte d’amour éclairé et de célébration décalée. L’attente fait long feu, tandis que le rapport réel de Moix au cinéma s’avère une creuse posture d’amateur branché.
Le mépris du zappeur
La vision personnelle qu’il montre du grand écran ne dépasse jamais l’alignement d’images d’archives réelles ou trafiquées et de molles reconstitutions de décors chers à l’histoire de cet art, tandis que sa mise en scène, inexistante, se fait remplacer par un pur travail de post-production : Dubosc passe en noir et blanc dans un monde en couleurs, subit un arrêt sur image et parle en sous-titré, les scènes d’action font de jolis bruits de dessin animé. Jamais le bricoleur derrière la caméra ne se montre désireux de faire du cinéma : seulement de la décoration photographique et sonore dont il ne tire que quelques pauvres gags. Du coup, c’est l’inverse de la promesse de note d’intention qui se produit : ce ne sont pas les (més)aventures de Cinéman qui servent de tremplin à une évocation de l’invention des frères Lumière, mais celle-ci qui sert de prétexte au comique déplorable qui s’exerce au dépens du personnage de Dubosc. C’est-à-dire : aux facéties stériles de son réalisateur-démiurge. Car ce dernier ne traite pas un seul instant le sujet qu’il étale sur tout l’écran (le cinéma), trop occupé à enfoncer plus bas que terre son invraisemblable antihéros dans des scènes dont ne se dégage rien d’autre que l’ironie facile et mesquine de l’auteur (les scènes de drague), à confondre désinvolture et supériorité de vue sur une matière avec laquelle il n’a pas plus de rapport que le zappeur moyen. Quand son héros ne figure que dans des films anglo-saxons et envoie paître Catherine Deneuve, le sourire narquois de celui qui prétend choisir son camp juste pour le plaisir de balancer une énième pique se fait encore sentir. C’est à peu près la même posture qu’il adoptait dans Podium face à la célébration parfois délirante de Claude François : un regard de haut, depuis son estrade de gros malin méprisant. De bout en bout, Moix reste un poseur qui joue à ce qu’il n’est pas, ne cherche que des prétextes à sa propre gratification d’intellectuel incisif à la petite semaine, et on ne peut que regretter qu’une entreprise aussi intéressante sur le papier ait pu échoir à ce genre de parasite.