Alors que les frères Wachowski l’été dernier avaient tenté d’établir ce qu’implique la notion d’adaptation d’un manga dans la mise en scène de leur film Speed Racer, la Fox nous livre en guise de blockbuster pré-estival une version plate et morne du célèbre Dragon Ball. Le film n’est pas seulement d’une abyssale nullité, il trahit et contredit l’œuvre d’Akira Toriyama en noyant tout ce qui en faisait l’attrait, l’originalité et le charme dans un océan de conventions paresseuses et de systématismes creux. Les fans auront les boules.
DragonbaaaAAALL, la quête finale.
Des sept boules de cristal venues des étoiles.
DragonbaaaAAALL, pour un idéal.
Combat glacial du bien contre le mal.
Ces paroles tartes sont extraites du générique français du dessin animé Dragon Ball, chanté par la nasillarde Ariane, programmé à l’époque le mercredi dans le « Club Dorothée », sur TF1. Elles témoignent du mépris absolu du distributeur AB Production pour les séries alors achetées au rabais au Japon, et balancées dans le tube cathodique des foyers français. Mais l’emprise d’AB sur ces dessins animés avait ses limites. Générique ringard, doublage chaotique et quelques censures occasionnelles effectuées dans le montage ne leur empêcha pas de nous faire découvrir, bien malgré eux, tout un pan de la culture japonaise : le manga. C’est ainsi que paradoxalement, la bassesse de la première chaîne de France nourrit l’imaginaire de tout un tas de petits geeks en devenir et permit une décennie plus tard d’en faire des esthètes accomplis en la matière, et la France le second plus grand marché de mangas au monde.
Dragon Ball, tel Tintin pour l’Europe, fut donc le plus fameux représentant de la bande dessinée nippone. Créé en 1985 par le dessinateur Akira Toriyama et publié dans la revue Shonen Jump jusqu’en 1995, son point de départ était celui de la célèbre légende chinoise du Roi Singe, relaté dans Le Voyage en Occident de Wou Tch’eng-en, que le mangaka s’amusait à détourner au fil d’une intrigue qui se déplie comme un cadavre exquis, selon l’humeur de l’auteur. Avançant à tâtons dans un monde qu’il créait au jour le jour, Toriyama fit preuve d’une fantastique inventivité en mélangeant arts martiaux, récit d’aventure, science-fiction, humour grivois, quête initiatique et autre légende fantastique avec une cohérence que seule l’inspiration pouvait parvenir à cimenter. C’est peu dire que les garçonnets en mal de virilité que nous étions furent littéralement soufflés en découvrant une telle histoire par le biais de l’anime tiré du manga, qui bénéficiait en outre d’une mise en scène riche en trouvailles visuelles et en combats vertigineux, à la frénésie jamais égalée depuis.
Dix ans après la reconnaissance mérité du manga et les poussifs débats sur sa violence, il est de nouveau victime de l’incompréhension la plus totale en passant cette fois-ci à la moulinette du studio hollywoodien le plus impitoyable avec les franchises qu’il acquiert : la Fox. Le film reprend plusieurs éléments de l’histoire originale : l’éveil du héros, Son Gokû (auquel on a attribué des caractéristiques de son fils Son Gohan), aux arts martiaux, sa rencontre avec Muten Rôshi (plus connu chez nous sous le nom de « Tortue Géniale »), son sensei, sa recherche des boules de cristal (les Dragonballs) et son combat contre le démon Piccolo. Soyons honnêtes : on ne peut pas vraiment dire que nous attendions beaucoup du film, l’idée même de transposer cette intrigue à rallonge sur grand écran ne semblant pas tenir la route. Le nom de James Wong (The One, Destination finale 3) à la réalisation n’avait rien de rassurant et les premières photos de Justin Chatwin grimé en Gokû, kimono orange et cheveux gominés façon pub Vivelle Dop, donnèrent le ton du plantage qui allait suivre. Pourtant, nous restait la lueur d’espoir qui anime chaque geek qui se respecte : qu’un petit quelque chose de l’histoire originale transparaîtrait, au détour d’un plan, d’un effet spécial, d’une réplique. Mais le désarroi des fans de la première heure sera intense lorsqu’ils constateront que le moindre détail issu directement de la bande dessinée est sacrifié sur l’hôtel d’une logique mercantile qui n’a de logique que le nom. Rien ne fonctionne dans le film, tant l’adaptation n’a pas été pensée un seul instant. Pas même les plus évidents et inratables effets comme la vague déferlante (le fameux « Kamehameha »), figure martiale qui consiste à produire une boule d’énergie dans la paume de ses mains avant de l’expédier sur son adversaire, remplacée ici par un absurde mouvement de moulinet que même le plus grand expert en la matière, Steven Seagal, désavouerait.
Qu’on se rassure : les non-fans non plus n’y trouveront pas leur compte, et resteront perplexes devant cette intrigue qui commence comme une romance pour midinette geignarde, vire à la chasse aux trésors mode Fort Boyard, avant de se conclure par un assaut final qui confond apothéose avec fourre-tout. Car enfin qu’a‑t-on vraiment voulu faire avec ce film ? Satisfaire les fans ? C’est exclu. Profiter d’une franchise juteuse pour amasser les foules ? C’est déjà plus probable, mais pourquoi dans ce cas opter pour un tel nivellement par le bas ? Préférer la sécurité commerciale à l’audace esthétique, c’est une démarche que l’on peut comprendre (même si on ne l’approuve pas). Mais quand cette « sécurité » transforme la moindre scène en un cliché gluant, fait du récit un ramassis d’inepties, contraint la réalisation à se caler sur le pilotage automatique, bref, quand de systématisme en systématisme ce qui est censé assurer au film son succès le rend indigeste, mou et ennuyeux, n’y a‑t-il personne pour se sentir concerné ? N’y a‑t-il pas ne serait-ce qu’un seul exécutif parmi le corps d’armée de la production dont la conscience serait suffisamment vive pour se dire que quitte à injecter 100 millions de dollars dans un film, autant qu’il ne soit pas trop mauvais ? Car, et c’est bien là l’aspect tragique de cette affaire, même si le film marche (et il sera probablement rentable), personne ne sera assez nigaud pour l’aimer. Le rêve s’envole, mais l’éternelle part de mystère qui entoure la confection des mauvais films demeure.