Réalisateur discret dans nos contrées, Masahiro Kobayashi avait été remarqué il y a quelques années avec Bashing. Loin de cette parabole morale sur fond de guerre en Irak, le réalisateur japonais radicalise avec The Rebirth son discours artistique pour livrer un film-procédé éprouvant aux intentions artistiques intéressantes.
Au vu de sa carrière hexagonale (le réalisateur, auteur de plus d’une dizaine de longs métrages, est sous-exploité chez nous), Masahiro Kobayashi fait sienne la question de l’aliénation. Bashing présentait une protagoniste tellement ostracisée par la société nippone qu’elle décidait un voyage dans l’Irak occupée – un voyage qui avait toutes les apparences d’un voyage intérieur. C’est à un voyage similaire que le réalisateur nous convie ici avec ce The Rebirth des plus exigeants.
La première séquence présente le propos : nous sommes dans le milieu des villes nouvelles ayant fleuri autour d’Hokkaïdo, Japon. Dans ces banlieues dont on devine la nature de villes-dortoirs, un meurtre a été commis dans une classe, par une jeune fille sur une de ses camarades. Une caméra – affiliée à la police, certainement – filme une femme nerveuse, la mère de l’assassin, puis un homme désemparé, le père de la victime. L’une ne sait que dire : sa fille a assassiné, certes, mais est-ce que c’est de sa faute ? L’autre n’est pas plus loquace : il explique comment son épouse est décédée, comment ce dernier coup du sort le bouleverse. Mais aucun des deux ne veut partir.
Il s’agira du seul passage dialogué du film – une voix-off interviendra à un moment, plus tard dans le film, mais c’est tout. Tout le reste de The Rebirth se construit sur l’audacieuse proposition de Masahiro Kobayashi (ici également interprète du père de la victime) : filmer le quotidien grisâtre, répétitif, des deux protagonistes, et tenter de peindre à l’écran comme le temps, l’obsession, le désespoir et l’enfermement temporel mène à la guérison – ou au moins, à l’atténuation – des douleurs les plus épouvantables. Et ce, sans le secours d’une véritable scénarisation, donc en réduisant à la portion congrue les possibilités d’identification, sinon par le rapport direct au temps qu’il inflige au spectateur.
Ce quotidien, le spectateur le connaîtra vite par cœur : lui travaille dans les hauts-fourneaux, elle dans un établissement alimentaire (cantine, restaurant ?). Parfois, plus souvent avec le temps, ils se croisent, se scrutent, se repoussent évidemment tant est impossible qu’ils puissent se dire quelque chose… Mais ces rencontres, ces respirations dans le récit deviendront vite aussi recherchées par les protagonistes que par les spectateurs, engoncés dans la répétition des scènes, l’absence de dialogue, l’absence (relative, puisque l’art du cinéaste, caméra à l’épaule, est tout de même présent) de dramaturgie.
Expliciter le procédé du réalisateur est aisé : illustrer rigoureusement un quotidien répétitif, gris, plus réel que le réel, et enfermer son spectateur dans cette misère narrative. Choisir une telle forme est plus difficile – et à cet égard il convient de saluer l’initiative de Masahiro Kobayashi. Minimaliste, le cinéaste ne manque cependant pas d’audace artistique, ni d’ambition : il s’agit finalement de passer outre toute forme de distance entre l’écran et le spectateur, d’évoquer l’«émotion esthétique » chère à Georges Franju – et ce, sans le secours d’une 3D tapageuse, posée récemment comme seule possibilité d’immersion du spectateur dans le cinéma.
Mais Koboyashi se veut un apôtre du cinéma de l’effort, de l’anti-«cinéma pré-mâché », non seulement contre l’hégémonie d’un cinéma numérique au discours artistique encore à écrire (il convient de noter cependant que The Rebirth date de 2007, et que ce parallèle ne peut donc être que circonstanciel), mais également parce que la souffrance de son spectateur fait partie intégrante de son discours artistique. On ne peut que saluer la rigueur de cette démarche – et son efficacité certaine. Que le dispositif ne soit ni confortable, ni orienté vers le spectateur participe de cette rudesse artistique – ce qui fait de The Rebirth un plaisir purement rétrospectif, et une grande souffrance sur le moment.