Oubliés les tripodes envahisseurs, le dieu de la Guerre, oubliée la planète au rouge suspect des années 1950 − Mars est à portée de main. Enfin, à portée de mains américaines, au moins. La patrie de l’Oncle Sam abrite une communauté de doux dingues, dont les rêves sont tous entiers dirigés vers la planète rouge. Richard Dindo, réalisateur amateur avoué de portraits d’iconoclastes, dresse un portrait sage mais paradoxalement presque tragique d’une Amérique en perte de repères.
Une voix discordante dans le concert de louanges marsophiles le note : l’Américain blanc a toujours besoin de se trouver de nouvelles frontières. Celui-ci, à la question de savoir s’il irait sur Mars, avoue préférer rester. Ce n’est pas le cas d’une poignée de gentils lunatiques − marsatiques ? −, tous prêts à se lancer dans l’aventure. Les conditions horribles, le fait que les pionniers ne reviendront probablement pas de Mars, les décennies, les siècles qu’il faudra pour éventuellement rendre humainement viable la planète rouge − rien ne les décourage. Des étoiles dans les yeux − et la tête, et le cœur, et partout ailleurs −, ces pionniers n’ont cure des difficultés : Mars les attend.
Doux dingues, donc, les passionnés de Mars font cependant montre d’une belle lucidité − à la mesure de leur enthousiasme. Leurs discours semblent parfaitement fondés, le fruit d’une réflexion poussée sur l’objet de leur passion. Évidemment, cette érudition s’exprime toujours dans ce cadre précis − geeks de Mars, ces idéalistes dessinent cependant, à leur insu, une autre image, en ombre de leur sujet de prédilection.
Tous, sans exception, citent en parallèle l’histoire du Mayflower, le mythique vaisseau des « fondateurs » puritains des États-Unis. Et ces croisés de Mars ne renient jamais l’héritage puritain dont ils se réclament, érigeant la vertu cardinale de la chrétienté − la culpabilité − en étendard. Oui ! Ils sont coupables, tout autant que le reste de l’humanité ! Leur crime ? Avoir avili, spolié, désacralisé la Terre. Et pour eux, qui se piquent d’expier cette Faute terminale, lointain avatar de l’Originelle, le salut se trouve dans une migration sacrificielle vers Mars pour y fonder une communauté idéale, construite sur les ruines assagies des erreurs terriennes. Et de tenir ce discours, un sourire désarmant aux lèvres, équivalent en langage corporel du laïus du prosélyte condescendant au mécréant pétri d’ignorance.
En opposition, quelques têtes un peu moins échauffées viennent, dans la seconde moitié du film, tempérer les espérances lyriques de ces doux rêveurs. Dans sa note d’intention, le réalisateur avoue donner la préférence aux doux dingues, aux rêveurs. Les contradicteurs de ceux-ci, juxtaposés sans volonté évidente de montage ou de chronologie de la part du réalisateur, ne seraient donc qu’une concession au devoir d’objectivité du documentaliste à thèse ? Richard Dindo semble ne pas vouloir choisir, aligner sans véritable volonté d’argumentation, propos enthousiastes et contre-propos acerbes ou ironiques. Cette ironie, que le réalisateur annonce vouloir douce et bienveillante, s’avère finalement dévastatrice.
Caricatures d’Américains naïfs et outrageusement bien intentionnés, ces rêveurs de Mars suscitent une profonde tristesse : conscients du traitement indigne infligé par les hommes à la Terre, ils choisissent la fuite et semblent, sourires francs et yeux rêveurs à l’appui, vouloir planter les germes d’un traitement aussi indigne sur Mars. Entre images de synthèse malvenues et montage compilatoire et sans âme, Richard Dindo peine à susciter plus qu’une pitié navrée pour ses rêveurs. Dommage, on eût sincèrement aimé partager leurs rêves…