Une bande de trentenaires se retrouve pour une soirée dont le thème est « Cap au Nord ». Rien à voir avec la terre filmée par Bruno Dumont ni avec la Norvège, le Nord est ici un espace-temps purement imaginaire que créerait la « Northern Soul », avatar de la soul « Motown » et bande-son exclusive et ininterrompue de cette soirée.
Beau programme qui n’est pourtant pas celui que l’on croit. Car, loin d’offrir un écrin à cette soul plus cheap de fin connaisseur et de laisser ces corps s’en émouvoir, Cap Nord se construit sur un dispositif syncrétique alliant les chansons à des citations littéraires (Balzac, Dickens) et à des jeux de mots voulus poétiques, le tout interprété sous forme de saynètes notamment par des visages plus ou moins connus du cinéma français récent (acteurs, réalisateurs, critiques). À des moyens de mise en scène économes se greffe une volonté conceptuelle de faire mouche esthétiquement en désignant un groupe, un affect (la mélancolie) et des goûts artistiques portés en étendard.
Ce canevas qui se révèle très guindé se veut pourtant une manière de rejouer sans cesse l’humeur triste-gaie que véhiculent les chansons, puisqu’une grande part des dialogues sont la traduction des paroles en français, comme un play-back qui ne dit pas son nom et qui fait surtout redite, le tout injecté dans ce qui se voudraient des instantanés captés au vol lors de la soirée. Chaque dialogue (évidemment déclamé) se voit ainsi encodé, faisant sonner les mots comme du plomb.
Il est dès lors impossible de trouver un instant de grâce dans cette fausse candeur, tant tout est asphyxié par le cryptage et la raideur du dispositif. Bridant toute spontanéité indissociable de l’idée de fête, le film en est presque l’antithèse et parvient même à noyer la musique, ruinant ainsi l’émotion et la sensualité qui pouvaient en découler. Les scènes de danse qui auraient pu en faire le prix ne font circuler aucun désir et donnent surtout l’impression d’une sorte d’autisme des personnages, soit trop concentrés sur une chorégraphie, soit trop déterminés à être originaux, ne créant jamais de véritables interactions aléatoires. Quand on pense, par exemple, à la scène de danse à la fois très chorégraphiée et pleine d’allant des Amants réguliers de Philippe Garrel qui alliait un portrait de groupe à une bande-son, le résultat laisse songeur. De manière générale, tout geste est ici réifié en pose par la volonté pesante de faire vignette, de dénicher et de désigner à tout prix ce qui se produirait d’événement esthétique, le moindre fait se voyant de toute façon porté au comble de l’enchantement par la seule magie de la musique. En même temps, tout cela flotte dans une structure mal soudée, très désordonnée.
Ce cœur émotionnel de la soul si mal déployé se redouble d’une impuissance à considérer ce groupe générationnel pour ce qu’il offre de potentialités. Plus encore, cette utopie intime et ésotérique semble finalement répondre au programme de tous les films sur les trentenaires, à savoir une quête de norme dans laquelle se replier. Réalisé en 2007, Cap Nord aurait pu être un beau document sur l’engouement particulier d’un groupe pour une musique mal connue, mais il apparaît surtout comme ce que le cinéma français peut parfois réellement produire de plus abscons.