Off World

Off World

de Mateo Guez

  • Off World

  • Canada, Philippines2010
  • Réalisation : Mateo Guez
  • Scénario : Mateo Guez
  • Image : François Dagenais
  • Montage : James O'Bryan
  • Musique : Byron Kent Wong, Lindsey Hilliard, NLX
  • Producteur(s) : Mateo Guez, Byron Kent Wong
  • Interprétation : David Usher (narrateur off), Marc Abaya (Lucky), Che Ramos (Julia), Lao Rodriguez (Mamacita le frère de Lucky), Irma Adlawan (la mère), Marco Morales (Kiko)...
  • Distributeur : Big Bang Films
  • Date de sortie : 27 juin 2012
  • Durée : 1h17

Off World

de Mateo Guez

Ordure


Ordure

Du temps où le cinéma était muet, la musique ne servait qu’ajouter à la vie et au spectacle des images animées. A contrario, un film comme Off World est exemplaire sur le stade terminal du rôle un peu trop souvent attribué à la musique : omniprésente[1]Au point qu’on est à peine surpris d’apprendre que le compositeur principal de cette bande-son coproduit également le film., sur-saturée de plages atmosphériques insipides jusque dans leurs efforts pour se faire anxiogènes, elle est ici vouée à assurer un semblant d’homogénéité, à boucher les trous de narration des images en faisant miner de faire passer quelque chose, une ambiance, un spleen… faute d’avoir autre chose à exprimer. C’est d’autant plus flagrant que la mise en scène semble faire exprès de lui en ménager beaucoup, de ces trous de narration. Soit des moments où il ne se passe, pour ainsi dire, rien ou si peu : le héros marche sur un pont, prend le bus, reste allongé sur son lit, etc., quelques vagues mouvements, mais aucune tension, aucun enjeu ; l’étirement obligé des plans ne sait susciter aucune attente, ne laisse rien circuler dans le temps, allonge seulement le délai pour laisser diffuser toute la plage musicale et laisser prendre la pose aux images les plus creuses. Car même quand les notes se plaquent sur quelque chose de concret à l’écran, cela reste de la sur-illustration de cliché — telle que l’ajout d’une couche d’étrangeté surfaite sur des scènes dont l’image surjoue déjà l’étrangeté, comme les scènes homo-érotiques.

Des clichés, le synopsis en aligne à lui seul un chapelet, que le scénariste et réalisateur Mateo Guez se gardera bien de faire décoller de leur statut de pure convention de drame prétendant à la transgression exotique. Le héros, un Philippin qui fut adopté enfant pour aller vivre en Occident, revient à Manille ; il y retrouve son frère travesti, arpente les rues et les couloirs d’ordures d’un des plus grands bidonvilles de la cité, « Smokey Mountain », où il est né ; enfin, il y trouve l’amour. Et le film de passer ses soixante-dix-sept minutes — qui en paraissent le double — à s’appuyer sur ce canevas famélique pour déployer son artillerie lourde, illustrant et étirant pesamment chaque situation comme si elle avait plus à en dire que sa littéralité (toujours en vain), se montrant au passage pas aussi transgressif qu’il prétend être (le héros manque de se laisser aller aux caresses d’un homme : moment tendu ; il trouve ensuite l’amour dans les bras d’une femme : moment rassurant).

Tout beau, tout faux

Réalisateur et compositeur sont là pour la même chose, au fond : étaler un savoir-faire sans enjeu sur le dos d’une matière soit inerte, soit vidée de sa prégnance par l’absence d’un regard de cinéaste. Pourtant, ce n’est pas la matière qui manque. Quand il ne filme pas les homosexuels philippins comme des silhouettes de vitrine nocturne, Off World se repaît des images — savamment désaturées, pour l’ambiance — de Smokey Mountain, dont les habitants exploitent comme ils peuvent ce qu’ils récupèrent de l’immense décharge. Ce milieu entre précarité et misère où on vit malgré tout, le film s’ingénie à l’investir de ses maniérismes jusqu’à en faire leur « chose », leur terrain d’expérimentation, étouffant tout ce qui en fait un fragment de réel, rejetant la prétention documentaire dans une voix off compassée énonçant son témoignage et son ressenti comme une obligatoire caution d’âme. Seules s’imposent ces lourdes nappes musicales, les bidouillages de filtres photographiques, les cadres, mouvements de grue et ralentis plaquant un simulacre de majesté à ce tableau alors qu’ils ne sont motivés que par leur propre maîtrise. Les montagnes d’ordures, le spectacle d’hommes, de femmes et d’enfants errant et s’affairant en leur cœur, tout cela ne sert que de décor pour l’exercice stérile d’une esthétique désincarnée. C’est le plus révoltant de cette démarche : non que la pauvreté criante ou la façon dont les habitants la vivent ne soient pas le vrai sujet du film, mais que celui-ci fasse comme si c’était le cas, alors qu’il ne travaille d’autre sujet que son autosatisfaction d’être fait[2]Il faut lire Mateo Guez déclarant dans le dossier de presse avec le plus grand sérieux, à propos de sa découverte de Smokey Mountain : « J’étais convaincu que c’était là que je voulais tourner mon premier long métrage. ». On voit trop bien l’idée creuse brandie en justification de cette coquille vide : qu’il y aurait de la beauté jusque dans la laideur. Mais pour que cela eût un sens, il eût fallu d’abord affronter franchement cette laideur, se montrer sincèrement concerné par elle. Faute d’une telle franchise, Off World ne fait que vérifier un tout autre axiome : il n’y a rien de plus repoussant que d’instrumentaliser le monde sous son aspect le plus dégradé, de le prendre en otage, en caution, en accessoire pour contrefaire une joliesse déconnectée de ce réel, seulement vouée à satisfaire un ego d’auteur.

Adieu Philippines

De la représentation des Philippines au cinéma, on connaissait le glauque et le scabreux exhibés par Brillante Mendoza, sur un ton vériste pour caution à la manœuvre d’exploitation festivalière (culminant avec l’odieux Kinatay, prix de la mise en scène à Cannes 2009, rappelons-le). Avec Off World du Français Mateo Guez, on découvre le même glauque et le même scabreux prenant la pose pour être immortalisés sur pellicule et en musique. La caméra de Guez ne tremblote pas, mais il ne faut pas s’y tromper : lui et Brillante Mendoza appartiennent aux mêmes bas-fonds d’un trafic d’images se faisant mousser sur le compte de la pauvreté humaine, pour avancer camouflés de gimmicks auteuristes dans les festivals — et le plus alarmant est qu’ils sont loin d’y être seuls. Soit deux faces d’une même putasserie misérabiliste.

Il existe une expression un peu floue et ambiguë pour désigner cette activité peu fréquentable : « world cinema ». Qu’est-ce que le « world cinema » ? Dans ce contexte, la définition repose sur le double sens qu’on pourrait attribuer au mot « world » (« monde »). Ce sont là des films qui, plantant leurs caméras dans des pays généralement peu prisés par la cinéphilie traditionnelle (tels que les continents latino-américain, africain, océanien), prétendent vouloir ouvrir le regard sur le monde (l’étranger). Seulement, en jouant précisément sur cette part d’exotisme et d’écart apparent aux normes, en accréditant surtout certaines idées convenues, projections de fantasmes bourgeois sur la fragilité économique, la sexualité, la famille, etc. dans ces pays lointains, ces mêmes films ne cherchent en réalité qu’à se faire remarquer en contentant tout le monde (le public festivalier) à peu de frais. Qu’ils prennent une pose brute et radicale (comme Mendoza) ou d’esthète (comme Guez), tous participent à la même entreprise d’hypocrite flatterie des consciences. À la fin d’Off World, le héros, Philippin de sang et de cœur paraît-il, mais aux réflexes de bon touriste occidental, quitte le pays en promettant avec cette même voix off compassée qu’il reviendra aider les enfants de Smokey Mountain — cessant alors d’être un personnage pour devenir un porte-slogan de cette flatterie, de ces bons sentiments qui, concluant un tel étalage de boursouflure narcissique, ne font que l’effet d’une ultime obscénité.

Notes

Notes
1 Au point qu’on est à peine surpris d’apprendre que le compositeur principal de cette bande-son coproduit également le film.
2 Il faut lire Mateo Guez déclarant dans le dossier de presse avec le plus grand sérieux, à propos de sa découverte de Smokey Mountain : « J’étais convaincu que c’était là que je voulais tourner mon premier long métrage. »

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