Belle du seigneur

Belle du seigneur

de Glenio Bonder

  • Belle du seigneur

  • France, Italie2011
  • Réalisation : Glenio Bonder
  • Scénario : Glenio Bonder, Vincenzo Cerami, James Dearden, Richard Boidin, Nick Rohr
  • d'après : le roman Belle du seigneur
  • de : Albert Cohen
  • Image : Eduardo Serra
  • Costumes : Magdalena Labuz
  • Montage : Philippe Ravoet
  • Musique : Gabriel Yared
  • Producteur(s) : Thierry de Navacelle, Jimmy de Brabant
  • Interprétation : Jonathan Rhys Meyers (Solal), Natalia Vodianova (Ariane d’Auble), Marianne Faithfull (Mariette), Ed Stoppard (Adrien), Maria Bonnevie (Isolde), Leslie Woodhall (M. Deume)
  • Distributeur : Océan Films
  • Date de sortie : 19 juin 2013
  • Durée : 1h44

Belle du seigneur

de Glenio Bonder

Les enfants du siècle (bis)


Les enfants du siècle (bis)

Tout succès littéraire mérite-t-il nécessairement une adaptation cinématographique ? La question pourrait s’apparenter à un énième débat littéraire, ringard et sans intérêt, mais révèle pourtant une importance lorsqu’on connaît la renommée mondiale de l’œuvre d’Albert Cohen. Tiraillée entre des problèmes de droits d’auteur et de financement, l’adaptation de l’ouvrage est devenue une entreprise de longue haleine, étirée sur plus d’une vingtaine d’années. Hélas, Belle du seigneur déchante aussi rapidement qu’il a pu susciter, chez les amateurs avérés, les plus belles promesses.

Nul doute que Genio Bonder ait été un admirateur invétéré de l’œuvre d’Albert Cohen, le réalisateur lui ayant déjà consacré, dans le passé, un brillant documentaire télévisuel. Comme le protagoniste principal du roman d’Albert Cohen, le cinéaste fut également diplomate, découvrant l’ouvrage au milieu des années 1980, alors qu’il travaillait encore pour le gouvernement brésilien. Le film conserve l’intrigue principale du livre et met en scène dans les années 1930 le parcours du séduisant Solal, brillant employé de la SDN (Société des Nations). Lorsqu’il croise le regard de la belle Ariane, une aristocrate protestante mariée à son subalterne Adrien, Solal imagine un stratagème pour séduire la jeune femme, et entame une relation tumultueuse, passionnée et tragique.

Le fort intérêt du cinéaste pour l’ouvrage d’Albert Cohen transparaît d’emblée dans un souci du détail, une attention extrême pour retranscrire l’atmosphère du Paris des années 1930 et dépeindre l’avidité sociale du milieu aristocrate et protestant de l’époque. Seulement, en étant attaché à une telle fidélité socio-historique, le réalisateur introduit une quête picturale éreintante dans la mesure où la mise en scène n’obéit dès lors qu’à un effort de stylisation de l’espace. Théâtralisé à outrance, ce dernier n’offre qu’une très faible liberté d’improvisation aux comédiens, dont le jeu ne prend une dimension réellement pertinente que lorsqu’il entre en écho avec un cadre centrifuge, comme sans cesse dépassé par la fuite en avant des deux amants, et leur glissement inévitable vers une destinée tragique.

Piégé par un souci esthétique prenant rapidement le pas sur le traitement de l’intrigue autant que sur la construction des personnages, le filmage de Glenio Bonder tombe dans le piège d’un maniérisme qu’on pourrait soupçonner de vouloir masquer un manque d’inventivité. Doit-on alors s’imaginer que le réalisateur n’aurait pas su prendre suffisamment de distance vis-à-vis de l’œuvre d’Albert Cohen ? La question laisse peu de place au doute, tant la direction d’acteurs souffre d’une ingestion beaucoup trop sommaire des personnages. La jeune Natalia Vodianova ‑qui signe ici son premier rôle principal au cinéma- n’est réduite qu’à une interprétation purement physique d’Ariane, lui prêtant certes une beauté saisissante, mais dénuée du mystère et de la prétention censés pourtant caractériser le personnage. Jonathan Rhys Meyers insuffle au séduisant Solal un dynamisme et une férocité plus pertinents, rappelant l’excellence de son jeu dans Match Point de Woody Allen, sans toutefois en reproduire l’étincelle.

À force de vouloir « coller » à l’atmosphère du texte original comme pour mieux en respecter l’authenticité, Glenio Bonder essouffle donc toute véritable appropriation du roman d’Albert Cohen, s’effaçant directement derrière son auteur comme par crainte d’une quelconque dénaturation de l’ouvrage. En résulte une œuvre filmique dépersonnalisée, comme dépouillée de toute originalité, loin des caractéristiques qui définissaient pourtant l’audace du roman. Cela est d’autant plus regrettable que le cinéaste, décédé durant la post-production du film, a incontestablement dédié sa propre vie à la concrétisation de cette adaptation.

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