En s’immergeant dans les favelas dans Puisque nous sommes nés (sorti en 2009), les réalisateurs Jean-Pierre Duret et Andréa Santana se risquaient déjà à la linéarité d’un dispositif filmique qui limitait excessivement l’appréhension des complexes enjeux liés à l’extrême paupérisation des banlieues brésiliennes. De retour en France – et plus précisément à Givors – pour tourner leur nouveau projet, les deux documentaristes semblent retomber dans les mêmes travers, limitant le traitement de leur sujet à une juxtaposition d’entretiens individuels censés faire écho à l’état de pauvreté dans laquelle se retrouvent aujourd’hui treize millions de Français. Mais la démarche ne dépasse ici jamais le constat parcellaire, miné par une prise de parole qui n’offre malheureusement rien de plus qu’un édifiant témoignage sur les difficultés réelles du quotidien : se nourrir, se loger, se soigner, élever ses enfants, surmonter la solitude amènent un lot de souffrances que les réalisateurs entendent recueillir. Mais quel est l’espace que les cinéastes construisent autour du mot exprimé ?
Pas vus, pas pris
On a souvent le désagréable sentiment que le film se limite à ce qui est dit. « Avant, ça n’existait pas les travailleurs pauvres » dit l’un des intervenants alors que la caméra rencontrait un peu plus tôt un jeune père de famille cumulant deux emplois et ne dormant que quatre heures par nuit pour subvenir aux besoins de ses trois enfants. Si les questions économiques sont parfois effleurées (fermeture des usines, licenciement, précarité des migrants et des retraités), Se battre se garde néanmoins d’avancer le moindre chiffre ou de politiser l’échange pour s’en tenir à un état des lieux alarmant. Le résultat donne le sentiment que les réalisateurs ont une appréhension un peu universelle de la pauvreté, faisant fi des particularismes professionnels et personnels de chacun, cherchant plutôt à dépeindre une fatalité qui indigne inévitablement lorsque, par exemple, un homme est contraint d’avouer au Secours Populaire qu’il a mangé le dernier steak haché qu’il lui restait pour obtenir un peu d’avance sur le mois suivant.
Dignité
Le parti-pris des deux réalisateurs de s’intéresser à la sphère intime des protagonistes dans la gestion sans moyen de leur quotidien est également mis en échec par un montage qui se limite à une enfilade de rencontres. Une femme répète à la caméra qu’elle a faim et n’ose pas avouer ce qu’elle est parfois amenée à ingurgiter pour se remplir. Une autre femme se remémore ses salaires confortables passés et n’accuse toujours pas le coup de son nouveau mode de vie. Encore une autre confie ne pas pouvoir laisser la lumière allumée ou tirer sa chasse d’eau, etc. Cette somme de témoignages, aussi édifiants soient-ils, ne suffit néanmoins pas à laisser ces intervenants imprégner la pellicule de leur personnalité. Ils sont limités à être des étendards de situations aberrantes sans avoir la possibilité d’individualiser leurs parcours et faire entendre les injustices probables dont ils ont été victimes. Un peu à part, le jeune boxeur qui ne se résout pas à aller travailler à l’usine pour gagner un peu d’argent aurait pu permettre au film d’emprunter des chemins de traverse. Malheureusement, il est lui aussi réduit, jusque dans le titre du documentaire, au symbolisme trop évident du sport qu’il pratique.