Depuis qu’il est devenu l’un des représentants du cinéma français arty avec J’ai toujours rêvé d’être un gangster, Samuel Benchetrit ne s’est pas fait que des amis. Souvent taxé de roublardise et d’adopter des partis-pris esthétiques un peu vains, cet admirateur de Scorsese a trop souvent donné le sentiment de chercher la pose à un tel point qu’on n’a cessé de douter de l’honnêteté de sa démarche artistique. Un voyage, tourné avec très peu de moyens, ne risque pas de contredire cette méfiance tant le projet semble revendiquer une radicalité un peu trop mal aimable pour qu’on y décèle une sincère volonté d’en découdre avec les codes narratifs trop classiques. Pourtant, malgré ces a priori qui surplombent la réception qu’on pourrait en avoir, le film parvient à trouver sa cohérence et un équilibre fragile qui le préservent de tomber dans le grotesque. Anna Mouglalis, pilier du long-métrage et ancienne compagne du réalisateur, est loin d’être étrangère à cet exploit in-extremis : constamment sur le fil, l’actrice se met en danger pour interpréter le personnage d’une mère borderline et condamnée, muse inoxydable de son écrivain de mari. Au-delà de la performance que certains jugeront peut-être à la limite de l’hystérie, on comprend surtout que Samuel Benchetrit a su établir un rapport de confiance avec son actrice, la préservant des excès d’un Bernard Blier qui, à l’époque où il était le mari de l’actrice Anouk Grinberg, l’avait délibérément amenée au bord du gouffre (Un, deux, trois, soleil, Mon homme).
Le lien invisible
Le film est entièrement construit autour d’un couple qui, après avoir confié leur unique enfant à la grand-mère, part en week-end à Lausanne. Sauf que ce voyage n’a rien d’un habituel tête-à-tête amoureux avant un retour vers la routine du quotidien. La première scène d’ouverture parsème quelques indices sur ce programme trompeur : face caméra et sans fard, Mona (Anna Mouglalis, donc) annonce qu’il ne lui reste plus qu’une heure à vivre et que ses derniers moments n’existeront que dans le regard de son mari. Si la déclaration n’évite pas le sur-jeu dramatique, elle reste néanmoins l’amorce de ce qui fera le cœur du film : la mise à l’épreuve dans le cadre d’une situation limite du lien ténu et indéfectible qui existe entre les deux époux. Mais la valeur du lien ne s’inscrit ici nullement dans l’édification de repères ronronnants et conventionnels, bien au contraire : c’est dans la provocation que va se nicher l’incongru, ciment surprenant de ce couple hors-norme, préservant Un voyage d’un sentimentalisme bon-teint. Ici, rien n’est acquis : chacun doit se réinventer et trouver le moyen d’écrire son histoire, même lorsque la mort sonne le glas. Ce qui fait la valeur du film est justement de ne pas céder au chantage de l’émotion préfabriquée : la plupart des scènes témoignent même d’un engagement du réalisateur à éprouver les ressors dramatiques les plus attendus.
Régression
Les vraies qualités n’empêchent néanmoins pas certaines lourdeurs d’écriture : quelques inserts trop explicatifs, une rencontre avec un jeune couple (au sein duquel on retrouve la talentueuse Céline Sallette) qui crée d’artificiels rapports de force ou encore l’intrusion dans la vie privée d’un policier chargé de veiller sur sa vieille mère handicapée. Un voyage gagne donc en intérêt lorsqu’il s’affranchit de certains bavardages pour reconstruire l’espace mental des personnages à coups de champs/contrechamps tour à tour inquiétants ou absurdes (la longue scène du lac et du retour à l’hôtel en est l’un des plus beaux exemples). Mais Samuel Benchetrit a l’intelligence de ne pas limiter la portée de son film à l’épreuve traversée par le couple : au-delà des faits, on perçoit chez le réalisateur une intéressante volonté de déconstruire progressivement ses personnages. L’interprétation des acteurs est physique et écorchée, livrant peu à peu l’intrigante animalité refoulée en eux. Il y a dans cette démarche régressive le désir d’une incarnation qui dépasse les archétypes du drame intimiste et c’est dans ce fragile interstice qu’Un voyage déploie sa beauté plutôt inattendue.