Mademoiselle Julie

Mademoiselle Julie

de Alf Sjöberg

  • Mademoiselle Julie
  • (Fröken Julie)

  • Suède1951
  • Réalisation : Alf Sjöberg
  • Scénario : Alf Sjöberg
  • d'après : la pièce Mademoiselle Julie
  • de : August Strindberg
  • Image : Göran Strindberg
  • Montage : Lennart Wallén
  • Musique : Dag Wirén
  • Production : Sandrews
  • Interprétation : Anita Björk (Mademoiselle Julie), Ulf Palme (Jean), Märta Dorff (Kristin, la cuisinière), Lissi Alandh (Comtesse Berta, la mère de Julie), Anders Henrikson (Comte Carl, le père de Julie), Inga Gill (Viola), Ake Fridell (Robert), Kurt-Olof Sundström (le fiancé de Julie)
  • Distributeur : Splendor Films
  • Date de sortie : 10 septembre 2014
  • Durée : 1h28

Mademoiselle Julie

de Alf Sjöberg

Blessures secrètes


Blessures secrètes

Bien avant que l’actrice-réalisatrice Liv Ullmann ne s’attaque au roman d’August Strindberg (sortie prévue ce même jour), un autre Suédois s’était déjà attelé à la tâche : Alf Sjöberg – injustement mis de côté par l’histoire du cinéma au seul profit de son contemporain Ingmar Bergman – vit même sa réalisation couronnée de succès en remportant le Grand Prix (l’équivalent aujourd’hui de la Palme d’Or) lors du festival de Cannes de 1951. À revoir cette production soixante ans plus tard, on ne peut que féliciter le jury présidé par l’écrivain André Maurois d’avoir fait preuve d’autant d’audace en distinguant une œuvre d’une incontestable modernité, mal-aimable et tourmentée, constamment au bord du précipice. Dès les premières scènes, le ton est donné : le cadre fait directement l’analogie entre la bourgeoise torturée qu’est Mademoiselle Julie et l’oiseau en cage qui se distingue au second plan. Le déséquilibre s’amplifie dès lors qu’en contrechamp, l’hystérie villageoise rompt avec l’enfermement apparent de la jeune femme tandis qu’on y voit une masse informe d’hommes et de femmes surjouer l’exaltation en se rendant dans une grange pour y danser. On comprendra très rapidement qu’il ne s’agit pas véritablement d’un contrechamp, Mademoiselle Julie apparaissant immédiatement dans les multiples espaces que dessine le montage. Cet éclatement des repères spatio-temporels est le reflet immédiat de la grande dispersion psychologique du personnage principal : prisonnière de son statut social et constamment soumise à la tentation de l’avilissement, Mademoiselle Julie est un personnage fragmenté, engagée depuis la rupture de ses fiançailles dans une relation sadomasochiste avec l’un de ses domestiques, Jean.

La farce des pantins

Bien que respectueux des codes sociaux qui régissaient les rapports entre patrons et domestiques, le réalisateur a eu la présence d’esprit de s’affranchir de tout souci de réalisme en allant puiser ses références visuelles du côté du théâtre. L’espace dans lequel évoluent les personnages est sans cesse cloisonné, offrant aux différents acteurs de cette farce grotesque une position de voyeur insatisfait. Chacun semble chercher à puiser dans chaque situation l’infime espoir de faire de l’autre un pantin mis aux ordres de ses désirs inavouables. Souvent filmés en grand angle et en gros plan, les personnages deviennent sous l’œil d’August Strindberg des monstres effrayants et carnassiers, soumis à une lubricité inépuisable que l’absence de nuit estivale en Suède (ce avec quoi Bergman avait déjà joué dans L’Attente des femmes et Sourires d’une nuit d’été) ne vient jamais stopper. Mademoiselle Julie s’agite et se réfrène dans un même temps, sans cesse trahie par la brusquerie de ses gestes comme autant de preuves d’une sérénité impossible à atteindre. Et pour figurer cette quête de fluidité sans cesse contrariée, les faux-raccords se multiplient tandis qu’un personnage achève dans une même coupe le mouvement entamé par un autre : il y a dans Mademoiselle Julie un incontrôlable magma qui rend toutes ces interdépendances névrotiques totalement asphyxiantes.

Au bord de la solitude

À ce rythme-là, on se demande comment le réalisateur aurait pu tenir 1h30 sans sombrer dans la farce grotesque type affreux, sales et méchants qui fera les grandes heures du cinéma italien quelques années plus tard. C’est que Mademoiselle Julie fonctionne en fait par strates, déployant progressivement un canevas psychanalytique qui permet à la jeune héroïne et son domestique dévoué de revenir sur des traumas qui semblent avoir fixé le plaisir dans la régression permanente. Le dispositif choisi par Alf Sjöberg va donc intégrer plusieurs flashbacks – d’abord perçus comme des pauses dans le récit – et qui vont finalement ramener à la surface quantité de souvenirs douloureux, des rapports de classe sources d’humiliation à la remémoration de parents disparus. Sur plusieurs aspects (l’incendie de la riche demeure, l’ombre impitoyable du tableau de la mère défunte), Mademoiselle Julie n’est d’ailleurs pas sans rappeler le romantisme fétichiste de Rebecca d’Alfred Hitchcock qui, sous couvert d’un suspense savamment maîtrisé, mettait surtout en scène le jusqu’au-boutisme sentimental d’une femme qui s’était oubliée sur l’autel du devoir et de la mémoire. La beauté du film d’Alf Sjöberg tient dans cet impossible retour à l’équilibre des forces qui régissent l’attraction entre les êtres.

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