C’est tellement dommage… En filmant le retour de légionnaires d’Afghanistan, Sarah Leonor aurait pu toucher le public sur un sujet d’actualité fort et percutant. Ces dernières années, la France s’engage dans des opérations armées sur de multiples fronts. Ces interventions ne sont pas sans poser question sur le plan démocratique. Et le cinéma par sa capacité à faire projection est le lieu parfait pour interroger l’inconscient collectif d’une nation, c’est ce que pratiquent avec plus ou moins de grâce des réalisateurs américains depuis des décennies.
Sous le signe de l’Hexagone, la démarche n’entre pas vraiment dans les codes et les narrations d’une certaine nouvelle qualité française. De film en film, on croise souvent cette volonté de suivre des personnages tout en mystère et en trouble, les construisant en creux avec une prédominance donnée aux caractères taiseux. Il y a un goût de la sécheresse, un refus de l’emphase, qui paradoxalement en cherchant à fuir le cliché renvoie la psychologie la plus convenue qui soit.
Le Grand Homme ne met en scène la guerre que pendant quelques séquences introductives, évoque avec beaucoup de recul les effets qu’elle provoque chez les hommes qui la font, pour devenir au fil des minutes et des actes du récit scandés par des cartons une énième variation sur l’identité par le prisme du double. Jérémie Renier est à la hauteur de cet enjeu, réalisant même une des performances les plus convaincantes de sa carrière, alors que Surho Sugaipov se trouve bien empêtré par son absence de maîtrise du français et ses dialogues ânonnés du coup en phonétique. Leur relation amicale et légèrement ambiguë n’est pas déplaisante à suivre, mais ne relève tout simplement pas de ce qu’on est en droit d’attendre de par le sujet choisi.
Le grand père
Le plus troublant chez Sarah Leonor est cette recherche d’une virilité archaïque en l’homme. Dans Au voleur, elle filmait un Guillaume Depardieu incandescent en petit malfrat retirant du monde commun une professeure pour la conduire et l’aimer en pleine forêt. Ici, Jérémie Renier est également une sorte de renégat, pour avoir désobéi à ses supérieurs sur le terrain. Il est d’abord dans le registre de l’impuissance, puis reprend peu à peu de la vigueur à partir du moment où il prend l’identité de son ami et s’occupe du fils que celui-ci a laissé en chemin.
Pour Sarah Leonor, c’est cela être un « grand homme », comme le signale le dernier carton, c’est devenir père, transformant au passage un « bad boy » en réceptacle à émotions, à coloniser en quelque sorte le muscle par le sentiment. Il n’y a pas là d’élan de liberté, juste le renversement d’une approche traditionnelle qui voudrait qu’on soit une « grande femme » en devenant mère. Tordre un paradigme est déjà un mouvement. Mais si le principe du retournement est moderne, le fond n’en reste pas moins réactionnaire, bloqué dans une logique de reproduction qui détermine l’accomplissement d’un individu par son passage au statut de parent.