Marussia

Marussia

de Eva Pervolovici

  • Marussia

  • France, Russie2013
  • Réalisation : Eva Pervolovici
  • Scénario : Eva Pervolovici, Monica Stan
  • Image : Alfredo Altamirano
  • Son : Momchil Bozhkov, Fabrice Osinski
  • Montage : Dounia Sichov
  • Musique : Rouge Madame, Vitto Meirelles
  • Producteur(s) : Janja Kralj
  • Interprétation : Dinara Droukarova (Lucia), Marie-Isabelle Stheynman (Marussia), Sharunas Bartas (Dimitri), Dounia Sichov (Ana), George Babluani (Claudio), Madalina Constantin (Tatiana), Denis Lavant (Le Clochard)
  • Distributeur : Hévadis Films
  • Date de sortie : 21 janvier 2015
  • Durée : 1h22

Marussia

de Eva Pervolovici

La tête haute


La tête haute

S’il met en scène l’errance d’une jeune femme sans domicile fixe dans les rues de Paris, Marussia, le premier long-métrage d’Eva Pervolovici, n’a pourtant pas grande chose à voir avec Louise Wimmer, le film de Cyril Mennegun sorti avec un succès critique et public certain en janvier 2012. Tout d’abord, parce que l’héroïne du film, la séduisante et insaisissable Lucia, est russe et qu’elle navigue continuellement entre la France et son pays natal, flanqué d’une petite fille espiègle justement prénommée Marussia. Ensuite, parce que la réalisatrice s’attache finalement peu aux justifications sociales qui ont condamné les personnages à cette grande précarité matérielle. D’ailleurs, elle laisse même à Lucia le loisir de se réinventer au gré des rencontres, tour à tour réfugiée politique ou journaliste de mode, s’offrant même le luxe de refuser les petits jobs qu’on lui propose. De cette liberté à la limite de l’effronterie, Eva Pervolovici a l’intelligence de faire un rempart imparable contre toutes les excès naturalistes qui forcent la dignité des personnages, en les inscrivant dans la noblesse d’un combat qui pourrait être le nôtre. Ici, la question de la projection et de l’identification sont évacuées : Lucia se soustrait volontiers aux obligations, sans pour autant que le propos ne prête le flanc au moindre jugement.

De l’intégrité

Si le nom du long-métrage porte celui de la petite fille, cette dernière n’accapare pas pour autant toute l’attention de la réalisatrice, toute aussi intriguée par ce personnage de Lucia qui échappe sans cesse pour mieux revenir dans le giron de la fiction. Mieux, Marussia évite même l’écueil de l’attendrissement pour mieux appréhender la projection mentale de la petite fille au gré des bouleversements géographiques auxquels les décisions de sa mère la ramènent. Face à la répétition des mêmes obstacles que la mère enjambe infatigablement (trouver un toit pour dormir, négocier un peu d’argent pour survivre), l’enfant reproduit les mêmes gestes d’appropriation (comme répandre ses jouets), ce qui rend un peu plus familier un nouvel espace de vie que l’on sait déjà précaire. La justesse de regard d’Eva Pervolovici permet au propos de trouver un juste équilibre entre la prise en compte d’un besoin (celui pour une petite fille de trouver un cadre de vie stable) sans jamais faire endosser à la mère le mauvais rôle, elle qui s’offusque dès qu’un amant tente d’écarter d’une manière ou d’une autre la présence de la progéniture. Entre la mère et la fille, il s’agit plutôt ici d’une cohabitation d’envies divergentes, cimentées par un amour et une confiance réciproques que le film met en scène par touches moins démonstratives qu’on n’aurait pu le craindre.

Vraisemblance

Ceux qui ont pu ricaner il y a une vingtaine d’années devant Élisa, notamment lorsque Jean Becker filmait Vanessa Paradis fraîche et pimpante face aux violences de la rue et des foyers, pourraient trouver à redire à la vraisemblance des situations égrainées dans Marussia : il est vrai que la jeune femme traverse les épreuves avec une indifférence que l’évacuation de certaines questions pratiques soutient (l’accès à la nourriture et aux sanitaires, la vulnérabilité face aux possibles agressions, etc.). Mais sans pour autant rendre l’expérience angélique, la réalisatrice prend le parti d’une certaine déréalisation des événements. Il suffit par exemple de voir les tenues qu’arbore Lucia ou la conviction discutable avec laquelle elle fait valoir ses droits, pour comprendre qu’elle paie ici le prix de son mépris du raisonnable. Si l’ambiguïté du personnage s’étiole parfois quand les scènes ouvrent la voie à un discours plus volontariste (notamment lors d’une scène finale à l’aéroport où Lucia s’offusque des règles qu’on lui impose systématiquement), il y a dans Marussia la promesse d’un joli désir d’insoumission au monde qui ne demande qu’à s’affirmer.

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