Du haut de ses 57 printemps (soit environ 20 000 jours), Nick Cave, le leader des Bad Seeds, se prête au jeu du documentaire introspectif. Sorte de psychanalyse à ciel ouvert, 20 000 jours sur Terre s’immisce dans l’intimité de l’Australien, à travers des sessions d’enregistrement du dernier album du groupe et des discussions à bâtons rompus avec ses proches. Mais la limite est parfois mince entre mythification et mystification.
In Treatment
Fondateur des Birthday Party, Nick Cave quitte son Australie natale en 1980 pour s’installer en Europe où il côtoie la scène punk et indus de Londres et Berlin. Là, le groupe explose et donne naissance à une nouvelle formation : Nick Cave and the Bad Seeds. Progressivement, les prestations scéniques du chanteur (auteur et compositeur au demeurant) bâtissent le mythe Cave, intronisant le rocker au panthéon des monstres sacrés. C’est à cette statue du commandeur que s’intéresse le documentaire de Iain Forsyth et Jane Pollard. Mais pour cerner la star, le duo de réalisateurs prend le parti de le suivre dans son quotidien, de ses séances chez le psy aux longues palabres avec son acolyte musicien Warren Ellis. À l’image de sa carrière, imbriquée dans la fiction (Nick Cave est aussi romancier et scénariste à ses heures perdues), 20 000 jours sur Terre joue des frontières entre réalité et imaginaire, instants volés et mises en scène savamment orchestrées. Dès les premières secondes, alors qu’on assiste au réveil de Cave s’extirpant de son lit, on comprend que le documentaire ne va pas se contenter d’observer l’artiste dans sa « vraie vie » mais va au contraire s’ingénier à recréer un quotidien fantasmé, autant par les fans que les réalisateurs. Si cet angle peut paraître artificiel, il souligne de fait la cannibalisation de l’homme par la star. Plus de trente ans passés sous le regard du public transforment un être et cette métamorphose est au cœur de la réflexion de 20 000 jours sur Terre. On découvre ainsi que de sa période berlinoise, où l’héroïne coulait à flot, le chanteur a conservé une multitude de photographies, dessins, objets, persuadé qu’un jour ils constitueraient les bases d’un musée à sa gloire. La découverte de ces archives personnelles, éclairantes et relativement inconnues, démontre aussi l’incroyable volontarisme de Cave à construire sa légende. Mythologie que le documentaire se plaît à illustrer, parfois jusqu’à l’excès.
Sur une banquette de moleskine
Parallèlement à des sessions d’enregistrement de « Push the sky away » (le dernier album en date du groupe) et des captations live de la tournée (qui démontrent s’il en était encore besoin le charisme démentiel de Cave sur scène), 20 000 jours sur Terre propose encore une autre source visuelle, en l’état des discussions amicales avec Kylie Minogue (avec qui il a interprété un somptueux duo en 1995), Ray Winstone (acteur britannique que l’on retrouve dans The Proposition, scénarisé par Cave) ou Blixa Bargeld (un ex-Bad Seed aussi membre fondateur d’Einstürzende Neubauten). Dans sa berline, sur les routes de Brighton, Nick Cave conduit ses amis, papote, blague et digresse.
Ces interludes déconnectés du reste du long métrage apparaissent comme une ouverture sur des sujets pas nécessairement musicaux mais nécessitent de la part du public une bonne connaissance de l’œuvre de Nick Cave. En effet, aucune contextualisation ne permet de comprendre les liens qui unissent les différents intervenants au leader des Bad Seeds, dédiant de fait le documentaire aux férus et excluant malheureusement les novices. Si un film a pour vocation à faire découvrir un univers, celui-ci ne répond que partiellement aux attentes, tant dans sa volonté quasi abstraite de peindre Nick Cave que dans la mythification sans recul qu’il propose.