Ours d’argent au dernier festival de Berlin, Beaufort ne se facilite pas la tâche en revenant sur la lente désertion du fort au sud du Liban par quelques soldats israéliens qui ne savent plus vraiment pourquoi ils sont ici. Si le réalisateur fait preuve d’une véritable rigueur dans la réalisation et que les acteurs sont tous convaincants, le film pèche par un certain statisme et par une absence dommageable de remise en contexte.
Datant du Moyen-Âge et situé dans le sud de l’actuel Liban, le château de Beaufort a toujours été au centre de nombreux conflits dans la région. Le 6 juin 1982, au début de l’Opération pour la Paix en Galilée contre le Liban, les forces de défense israélienne s’emparent du site et renforcent les fortifications à l’aide de béton et de bunkers. En dépit de ces travaux, Beaufort essuie régulièrement les attaques du Hezbollah. En 2000, Israël choisit finalement d’évacuer la zone. Mais pour ne pas reconnaître trop explicitement l’abandon d’une position (ce qui signifierait une sorte de défaite), le pays décide de se retirer progressivement, condamnant les soldats qui y séjournent à une très longue attente.
C’est ce lent repli que le réalisateur Joseph Cedar a souhaité illustrer dans son film. En partant de ses souvenirs de jeunesse (il siégeait lui-même au fort lors de sa progressive évacuation), il capte l’attente des jeunes israéliens qui ne savent finalement plus pourquoi ils sont ici, ni les raisons pour lesquelles on les contraint à attendre si longuement. Restant essentiellement dans le bunker, le réalisateur construit ses plans sur l’enfermement, obstruant volontairement toute profondeur de champ ou point de fuite. Pris au piège, les jeunes soldats ne cessent d’être pris dans un lot de contradictions. En hors-champ, la menace d’une attaque semble justifier le repli sur ses positions mais l’ennemi reste à ce point invisible que cette guerre en devient d’une abstraction troublante.
Et c’est paradoxalement dans ce choix que le réalisateur tire la plus grande force et la plus grande faiblesse de ce film. Si l’absence de regard posé sur l’ennemi interpelle – surtout du point de vue de ces jeunes soldats conditionnés pour exécuter sans véritablement s’interroger sur le sens de leurs actes – le risque est d’oublier les enjeux mêmes du conflit pour se limiter à une interrogation (de plus ?) sur les dérives guerrières et le devoir d’obéissance, aussi absurde soit-il. Volontairement coupé d’une certaine réalité, les soldats n’existent qu’à travers leurs gestes maintes fois répétés ou par des discours teintés d’ambiguïtés où le point de vue peine à affleurer. Le réalisateur, fin directeur d’acteurs, a probablement trop misé sur la psychologisation de cette situation. Ces personnages, tels des fantômes abandonnés à leur propre sort, peinent à exister véritablement quand Joseph Cedar, lui-même handicapé par des dialogues bien trop écrits, souhaite interpeller le spectateur en lui montrant quelques destinées, ici vite croisées, vite oubliées.
Finalement, reste à s’interroger sur les limites du cinéma israélien à représenter ce conflit qui n’en finit plus. Est-ce le conditionnement, l’absence de recul et de perspective, qui rendent si souvent les réalisateurs prisonniers de leur sujet ? C’est probablement le terrible aveu que fait cet inclassable Beaufort dans son impuissance presque touchante à ne pas pouvoir figurer l’ennemi contre qui se battre.