© Norte Distribution
Bouchra
  • Bouchra

  • Italie, Maroc, États-Unis2025
  • Réalisation : Orian Barki, Meriem Bennani
  • Scénario : Orian Barki, Meriem Bennani, Ayla Mrabet
  • Image : John Michael Boling
  • Son : Taul Katz
  • Montage : Orian Barki, Meriem Bennani
  • Musique : Flavien Berger, Thibaud Merle, ZSELA, Flavien Berger Randall Poster, Milena Erke
  • Production : Fondazione Prada, Hi Production, Two Lizards
  • Interprétation : Yto Barrada (Aicha), Meriem Bennani (Bouchra), Dounia Berrada (Aicha), Bouchra Benzekri (Yamna), Salima Dhaibi (Lamia), Orian Barki (Yani)...
  • Direction artistique : John Michael Boling, Jason Coombs
  • Distributeur : Norte Distribution
  • Date de sortie : 3 juin 2026
  • Durée : 1h23

Refuge virtuel


Refuge virtuel

À l’automne dernier, Lafayette Anticipations, la Fondation des Galeries Lafayette, vibrait aux rythmes de Sole Crushing, une installation sonore de Meriem Bennani, où tongs et claquettes devenaient les instruments d’un orchestre monumental. Reposant sur un dispositif mêlant système pneumatique et informatique, l’œuvre puisait son inspiration de la dakka marrakchia, un rituel musical marocain, pour en réinventer les sonorités. Dans Bouchra, documentaire d’animation 3D co-réalisé avec Orian Barki, Bennani poursuit ce principe d’hybridation entre technologie et tradition, mais cette fois à une échelle plus intime. L’artiste y investit le champ de l’autofiction pour explorer un tabou : son homosexualité, qui ne va pas de soi au sein de sa famille marocaine. Cette quête identitaire se déploie au prisme d’une mise en scène atypique, dans laquelle l’artiste et ses proches sont dédoublés par des animaux anthropomorphes animés en 3D. La cinéaste en tire un univers aussi mignon qu’étrange, où elle prend pour avatar Bouchra, une coyote bipède vêtue d’un long trench coat, autour de laquelle gravitent des lézards noctambules et une amante ursine. Ne relevant ni de la métaphore ni de la fable, l’emploi de ces figures animales tisse plutôt des liens avec la culture furry, où l’anthropomorphisation agit comme une projection libératrice : ce double imaginaire sert de refuge virtuel pour permettre à Bennani d’explorer librement son identité.

Conçu comme un film réflexif, le tournage fait office de prétexte, voire de stratagème pour libérer la parole. C’est en effet sous couvert des besoins du projet qu’elle engage le dialogue avec sa mère et enregistre leurs conversations téléphoniques afin de les intégrer au film. Si ces échanges ravivent les blessures d’un coming out ayant laissé neuf années de silence entre elles, Bouchra ne verse jamais dans un affrontement cathartique et s’élabore davantage comme une bulle où les personnages peuvent se réconcilier. Bennani y adopte la posture d’une enquêtrice, cherchant à comprendre et à pardonner les réactions de sa mère, conditionnées par un contexte culturel aux fortes injonctions conservatrices. Cette dimension introspective imprègne la structure même du film, dont les coutures sont constamment exhibées : l’artiste se met en scène en train de storyboarder des plans déjà vus ou à venir, tandis que des croquis préparatoires viennent ponctuer les séquences, dévoilant le processus de construction de l’animation. À travers cette mise en abyme, le film questionne les conditions mêmes de la création : comment exprimer son intériorité lorsqu’une partie de son identité se heurte au rejet familial ? Afin de donner corps à cette expérience intime, les cinéastes optent pour une animation à rebours des standards actuels de la modélisation 3D, façon Zootopie. Sous son apparente harmonie – palette chaleureuse, grain délicat et lueurs diffuses –, l’animation ne cesse d’être troublée par la présence de bugs discrets. Ceux-ci apparaissent notamment dans la texture de la fourrure animale, altérée par des bruits parasites, des glitchs, ou encore dans le manque de fluidité des expressions faciales. Ces partis pris, autant esthétiques que politiques, font de « l’imperfection » une matière expressive : Bennani et Barki refusent d’utiliser les codes de l’animation mainstream pour retranscrire la subjectivité d’une expérience diasporique et queer. La réussite de Bouchra tient ainsi en partie à la manière dont il investit, avec une certaine inventivité, les potentialités de l’image animée pour en déjouer les normes.

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