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Cigare au miel

Cigare au miel

de Kamir Aïnouz

  • Cigare au miel

  • France2020
  • Réalisation : Kamir Aïnouz
  • Scénario : Kamir Aïnouz
  • Image : Jeanne Lapoirie
  • Décors : Angelo Zamparutti
  • Costumes : Isabelle Pannetier
  • Son : Laurent Benaïm
  • Montage : Albertine Lastera
  • Musique : Julie Roué
  • Producteur(s) : Christine Rouxel, Marie-Castille Mention-Schaar
  • Production : Eliph Productions, Willow Films
  • Interprétation : Zoé Adjani (Selma), Amira Casar (la mère), Lyes Salem (le père), Louis Peres (Julien)...
  • Distributeur : Paname Distribution
  • Date de sortie : 6 octobre 2021
  • Durée : 1h36

Cigare au miel

de Kamir Aïnouz

Retour à soi


Retour à soi

Dans un beau plan de Cigare au miel, Selma, allongée au milieu d’étudiants endormis après une soirée d’intégration, regarde en l’air. Alors que la caméra s’éloigne d’elle par un lent travelling arrière, il est difficile de ne pas considérer ce mouvement d’élévation comme la métaphore de l’universalité de son histoire ; Selma est en effet érigée en une sorte d’allégorie des souffrances féminines, avec une exhaustivité des thèmes abordés qui rend l’ensemble quelque peu confus.

Étranger à soi-même, étranger pour les autres

Selma, jeune femme franco-algérienne, entre après le lycée dans une école de commerce. Elle, qu’on devine assez peu émancipée, éduquée par des parents autoritaires et peu permissifs, y découvre la vie étudiante et ses mœurs. Le passage à l’âge adulte équivaut pour Selma à une forme d’émancipation, en même temps qu’une période créatrice de liens sociaux. Tout l’intérêt du film réside dans cette construction bicéphale : exister pour soi-même, c’est aussi (et surtout ?) exister pour les autres, ou plutôt par rapport aux autres. Dans les premières scènes, la découverte de soi semble rapidement glisser vers des obligations sociales : ainsi de la « défloration » qu’elle s’inflige avec un concombre, ou de la terrifiante scène de bizutage où elle est forcée, à quatre pattes, de déclamer un texte graveleux. En disposant ces scènes de confrontation sociale en miroir avec des moments d’intimité, la réalisatrice livre l’idée la plus convaincante du film : combien les envies et désirs personnels d’une jeune adulte peuvent être vite éclipsés par ceux que le faire-société lui impose.

Kamir Aïnouz filme ces scènes d’intimité avec une tendresse et une pudeur qui s’opposent à la violence de l’initiation à la sexualité de Selma. Cette sensualité est d’abord inhérente à la proximité que la mise en scène entretient avec le personnage. La caméra épouse les mouvements des personnages qui interagissent avec ou autour d’elle, refusant la multiplication de plans au profit de mouvements plus amples : tantôt une main qui caresse son bras, tantôt son corps qui se baisse vers un autre… Si son corps est toujours le point de départ de ces mouvements, sa nudité n’est jamais exposée, alors même qu’elle joue un rôle central dans certaines scènes. Une revendication sur la représentation du corps féminin pointe dans cette manière de le laisser partiellement hors-champ, et de préférer des mouvements ou des regards à une exposition plus crue à la nudité — saluons à cet égard la performance de l’actrice Zoé Adjani, qui tient ce rôle délicat avec une intensité peu commune.

Un certain regard

Un autre trait distinctif de la narration visuelle de Kamir Aïnouz tient à la collection de regards masculins adressés à l’héroïne. Si ces plans récurrents insistent, bien sûr, sur le regard masculin auquel une femme est continuellement exposée, il font aussi exister d’une manière particulière ces personnages. Cet assemblage de regards dit combien la signification de ces regards est multiple : si certains sont vraiment menaçants, d’autres sont aussi tout à fait rassurants (le bel échange silencieux avec le militaire en Kabylie, par exemple, moment singulier dans une scène teintée de menace, s’apparente plutôt à une forme d’humanité retrouvée).

En dépit de cette nuance, le film n’échappe pas complètement à un certain manichéisme, en assignant plusieurs personnages masculins à des comportements types ; tout le monde en prend ainsi pour son grade, y compris le père aimé, dont la dimension tutélaire et patriarcale est contestée à plusieurs reprises. C’est peut-être ce vers quoi tend tout le récit ; à force de revendications appuyées – notamment sur l’égalité de sexes, mais aussi sur l’héritage culturel, patriotique, l’orientation sexuelle… – le film finit par opposer son personnage central au reste du monde. Difficile d’embrasser autant de causes le temps d’un film, aussi importantes soient-elles, sans en faire par moments un concentré de contestations quelque peu indigeste. Reste que ce portrait d’une jeunesse en quête d’identité n’en ménage pas moins une certaine singularité, qui mérite que l’on s’y intéresse.

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