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Corps étranger

Corps étranger

de Raja Amari

  • Corps étranger

  • France, Tunisie2016
  • Réalisation : Raja Amari
  • Scénario : Raja Amari
  • Image : Aurélien Devaux
  • Montage : Guerric Catala
  • Musique : Nicolas Becker
  • Producteur(s) : Dominique Besnehard, Dora Bouchoucha, Michel Feller, Lina Chaabane Menzli
  • Production : Mon Voisin Productions, Nomadis Images
  • Interprétation : Hiam Abbass (Madame Bertaud), Sara Hanachi (Samia), Salim Kechiouche (Imed), Marc Brunet (Jacques), Majd Mastoura
  • Distributeur : Paname Distribution
  • Date de sortie : 21 février 2018
  • Durée : 1h32

Corps étranger

de Raja Amari

À la dérive


À la dérive

Le quatrième long-métrage de Raja Amari (en comptant Printemps tunisien, réalisé en 2014 et qui n’a malheureusement pas connu les faveurs d’une distribution en France) s’ouvre sur une scène saisissante : au beau milieu d’une étendue infinie d’eau, une femme seule se débat pour sa survie tandis que le montage intègre quelques inserts sur un passeport et des photos de famille étalées sur les calmes fonds marins. Il n’en faut pas plus à la réalisatrice de Satin rouge pour symboliser le drame humanitaire de l’exode de la jeunesse tunisienne (rompre les liens, se lancer dans une aventure solitaire au péril de sa vie). Ici, nulle volonté de réalisme pour mettre en scène ce que tant de documentaires et fictions naturalistes ont tenté de représenter de la manière la plus crédible possible : lorsque la jeune femme finit par accoster (par on ne sait quel miracle), l’endroit a même des atours étrangement irréels, comme si cette terre promise par les passeurs n’offrait pas tout à fait le concret espéré. Sans aucune transition, on retrouve la jeune femme silencieuse arpentant les rues de Lyon à la recherche d’un moyen pour subsister. Samia, de son prénom, finit par retrouver Imed, Tunisien entré comme elle illégalement sur le territoire français, et vivant d’un petit boulot de serveur. Pas très à l’aise avec l’hospitalité que lui accorde ce frère d’une amie restée au pays, la clandestine prend rapidement ses distances avec le groupe d’hommes qui lui tourne autour tout en prenant pour modèle le frère de cette dernière, emprisonné pour radicalisation. C’est alors que Samia croit trouver son salut en la personne de Madame Bertaud, une bourgeoise veuve depuis peu, qui l’engage pour s’occuper des affaires de son mari.

Cet obscur objet du désir

Comme dans Les Secrets (2010), Raja Amari trouve dans ce rapprochement inattendu de ces corps féminins l’opportunité d’explorer les désirs enfouis et toute une somme de non-dits supposés en dire long sur leur pesante culpabilité. Mise à l’abri de la menace policière et des fanatiques religieux, Samia ne devient donc pas — comme on aurait pu le craindre — l’étendard d’une jeunesse prise entre deux feux. Préférant le huis-clos psychologique, la réalisatrice tunisienne scrute la manière dont les deux femmes s’apprivoisent en quête de leurs identités respectives pour progressivement devenir dépendantes l’une de l’autre. Certes, Amari n’a pas pour ambition de mettre des mots précis sur les raisons de ce rapprochement : c’est d’ailleurs lorsqu’il fait l’économie des dialogues que le film est le plus intéressant, privilégiant des ambiances sonores et de souples mouvements de caméra pour mieux matérialiser l’inquiétude diffuse et le marasme dans lequel surnagent les personnages. Pour autant, l’attachement de Corps étranger à cultiver l’ambiguïté et le non-dit est loin d’être toujours opérant : multipliant les tours de force, le scénario — qui constitue ici le point faible du projet — trahit assez rapidement le caractère artificiel du dispositif, comme si chaque rebondissement n’avait que pour objectif assez mal dissimulé de conduire les deux femmes jusqu’au point de non-retour. Si ce qui lie Madame Bertaud à sa protégée n’est pas clairement défini, on s’attache néanmoins à nous présenter toutes les hypothèses plausibles (peur de la solitude ou désir sexuel, condescendance de classe ou solidarité), privant le projet d’une part d’ombre pourtant indispensable à la diffusion du trouble.

Ménage à trois

Pour tenter de conjurer l’enlisement qui menace assez rapidement le récit, Raja Amari provoque de manière assez malhabile le retour d’Imed dans l’objectif de perturber cet étrange duo féminin. D’abord obsédé par la beauté de Samia, le pourtant pieux Tunisien consent rapidement à offrir ses charmes à Madame Bertaud. Invité à s’installer lui aussi dans l’appartement bourgeois de cette dernière, le jeune homme est mis face à ses contradictions : prônant un certain rigorisme, incapable d’envisager un possible rapprochement homosexuel entre les deux femmes, il est néanmoins dépassé par l’appel de la chair, pris au piège de ce troublant jeu où chacun devient objet de désir. Mais la mise en scène peine à gérer cette cohabitation : trop souvent déterminés par leurs gestes ou leurs décisions, les personnages sont en revanche condamnés à rester périphérique lorsqu’ils subissent la situation plus qu’ils ne l’initient. Trouvant difficilement l’équilibre entre l’épure des enjeux et le symbolisme un peu trop appuyé des situations (l’exploration des désirs comme allégorie d’un abandon de la terre natale), Corps étranger n’atteint que trop rarement l’ampleur espérée. C’est d’autant plus dommage que Raja Amari, ici comme dans ses précédents films, sait pourtant se mettre à bonne distance de son sujet, privilégiant la force de la mise en scène pour porter une réflexion politique aux explications psychologiques et justifications sociologiques. Mais ici, malgré l’impeccable direction d’acteurs, les enjeux peinent à s’incarner pleinement, prisonniers d’un rapport de forces trop schématique pour véritablement troubler.

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