Pierre Dulaine, champion du monde de danse de salon à quatre reprises, décide de revenir à Jaffa où il est né soixante-dix ans plus tôt afin d’organiser un concours de danse réunissant enfants israéliens et palestiniens. L’objectif est double : convaincre les jeunes musulmans d’avoir un contact physique avec des filles mais surtout, réconcilier deux religions ennemies autour d’un même objectif commun, la danse. La portée symbolique du sujet du film traduit un didactisme évident dont l’objectif est de faire réfléchir les plus jeunes spectateurs sur les fondements d’une intolérance que leurs communautés respectives cultivent. L’intention est a priori d’autant plus louable que la question politique est ici prise de biais, en prenant pour nouvel espace géopolitique une simple piste de danse. Chacun y redevient l’égal de l’autre et l’enjeu du conflit est ramené à hauteur d’enfant. Mais la lisibilité des intentions devient paradoxalement la grosse limite du film : la démarche documentaire est écrasée par une écriture qui cherche beaucoup trop à prendre en charge l’émotion du spectateur dans le but de communiquer un message universel de tolérance.
Aventure balisée
Si l’enthousiasme débordant de Pierre Dulaine fait en grande partie le sel de Dancing in Jaffa, son volontarisme détermine trop distinctement les zones d’ombre sur lesquelles le concours de danse pourra amener de la lumière. On pense par exemple à ces scènes de conversations (avec les parents d’élèves, un chauffeur de taxi) où la confrontation des arguments ne pose pas de manière assez équivoque les enjeux du défi à relever. De la même manière dans la majeure partie des scènes, rien ne semble jamais le fruit du hasard : les réactions et interventions semblent préparées, validant sans l’ombre d’un doute le bien-fondé de la démarche. La palme revient probablement aux dernières scènes du film, révélant un étrange moment d’autosatisfaction quand les enfants répètent de manière assez peu naturelle l’ouverture d’esprit à laquelle cette expérience les a convertis. On peut normalement estimer qu’une démarche documentaire doit se donner la chance de dévier de sa trajectoire initiale, de se laisser surprendre par l’impromptu, voire d’accepter l’échec. Ici, tout est malheureusement trop sous contrôle pour qu’on croit à la pleine sincérité de la réalisatrice.
Double échelle
Pourtant, en dépit de ce verrouillage, Dancing in Jaffa parvient à produire quelque chose d’intéressant, notamment lorsqu’il s’intéresse au parcours d’une jeune élève arabe, un peu boulotte et maladroitement agressive avec ses camarades. On ressent chez elle une authentique blessure qui trouve un écho troublant lorsque sa mère l’emmène à une manifestation pro-palestinienne qui dégénère. À ce court instant, le film semble tenir la disproportion à laquelle on confronte la jeune génération en ne lui offrant rien d’autre qu’une tension permanente pour cadre de vie. Par ce jeu de double échelle, on mesure alors à quel point la démarche de Pierre Dulaine n’a pas d’autre objectif que de ramener les enfants dont il a la charge à une discipline du corps et des gestes qui devient ici source de plaisir. Il est regrettable que cette rencontre ne se fasse que par intermittences, Dancing in Jaffa pêchant par excès d’universalisme bon teint. Il y avait pourtant dans le film matière à un peu plus de rage et de sueur.