© Diaphana Distribution
Deux sœurs

Deux sœurs

de Mike Leigh

  • Deux sœurs
  • (Hard Truths)

  • Royaume-Uni2024
  • Réalisation : Mike Leigh
  • Scénario : Mike Leigh
  • Image : Dick Pope
  • Décors : Suzie Davies
  • Costumes : Jacqueline Durran
  • Montage : Tania Reddin
  • Musique : Gary Yershon
  • Producteur(s) : Georgina Lowe
  • Production : Thin Man Films, Mediapro Studios
  • Interprétation : Marianne Jean-Baptiste (Pansy), Michele Austin (Chantelle), David Webber (Curtley), Tuwaine Barrett (Moses), Ani Nelson (Kayla), Sophia Brown (Aleisha), Jonathan Livingstone (Virgil)...
  • Distributeur : Diaphana Distribution
  • Durée : 1h38

Deux sœurs

de Mike Leigh

Prendre ta douleur


Prendre ta douleur

Deux sœurs marque le retour bienvenu de Mike Leigh à la chronique contemporaine, après deux détours par le biopic (Mr. Turner) et le film historique (Peterloo, toujours inédit en France). Comme le titre français l’indique, cette œuvre chorale monte en alternance les quotidiens de deux sœurs que tout oppose, Pansy (Marianne Jean-Baptiste) et Chantelle (Michele Austin). Mais le titre original, Hard Truths – qui fait écho à celui du premier long métrage du cinéaste britannique, Bleak Moments (1971) – est sans doute plus fidèle à l’esprit du film et, pour tout dire, de la filmographie de Leigh dans son ensemble, agglomérat irrespirable de vérités douloureuses et de moments sinistres. Il renoue ici avec la singularité de ton de ses œuvres les plus marquantes, à un point exact de convergence entre la comédie au vinaigre et le mélodrame agressivement larmoyant.

Comme souvent chez Leigh, l’intrigue se noue autour d’un personnage particulièrement ingrat (de Johnny, le violeur complotiste de Naked à Mary, l’amie gênante de Another Year) qui s’apparente à une sorte de trou noir aspirant tout ce qui passe à sa portée. Ici, il s’agit de l’odieuse Pansy, interprétée par Marianne Jean-Baptiste, révélée il y a trente ans dans l’un des films les plus appréciés du réalisateur, Secrets et Mensonges. Elle jouait alors la douce et rieuse Hortense qui, en renouant avec la mère qui l’avait abandonnée à la naissance, représentait une promesse d’apaisement pour la famille hautement dysfonctionnelle de cette dernière. L’irascible Pansy, par contraste, étouffe son mari et son fils de sa logorrhée haineuse, et cherche tous les prétextes pour transformer la moindre interaction avec des inconnus en conflit ouvert. Jean-Baptiste l’interprète avec une physicalité impressionnante, le front en avant telle un taureau dans l’arène, soufflant et pouffant comme le loup des Trois petits cochons. Tantôt hilarante d’abattage, tantôt désarmante dans sa manière de figurer la rage dépressive comme une suffocation intérieure, elle semble en permanence à deux doigts de la combustion spontanée.

Le film n’excuse ni n’explique le comportement de Pansy, elle-même éberluée par cette violence qui la consume : « Hantée… Hantée », articule-t-elle péniblement, lorsque Chantelle lui demande, au cimetière où elles viennent fleurir la tombe de leur mère, pourquoi elle ne parvient pas à profiter de la vie. Au fil des séquences, Leigh nuance progressivement le caractère systématique des crises de rage de l’héroïne en la tressant avec un deuxième motif, celui de la peur. La rage de Pansy ne paraît jamais très loin d’une forme d’effroi : frictionnant compulsivement son intérieur à l’alcool ménager, hurlant de terreur dès qu’on la réveille de ses siestes, elle ne parvient pas à franchir le seuil de la porte-fenêtre qui donne sur son jardin et ordonne à son mari et à son fils de la garder fermée. L’hypocondrie maladive de Pansy et la panique irrationnelle qui la saisit quand un renard sauvage fait brusquement irruption dans son jardin laissent entrevoir une autre dimension du personnage : l’héroïne peut aussi être lue comme une figure symptomatique d’un trauma post-pandémie, rongée par la hantise d’une contamination du dehors et incapable de reprendre le cours d’une existence normale.

L’enfer, c’est moi

Comme dans Secrets et Mensonges, Deux Sœurs entrecroise les parcours des protagonistes jusqu’à les confronter dans une longue séquence de repas de famille. Mais l’affrontement ne débouche pas cette fois sur une catharsis : Pansy, incapable de mettre des mots sur sa douleur (ni même sur l’émotion d’apprendre que son fils lui a acheté des fleurs pour la fête des mères), se fige dans une prostration catatonique, avant d’éclater brusquement de rires entremêlés de sanglots. Certes, elle parviendra ensuite à s’aventurer quelques secondes sur sa terrasse mais, dans les derniers plans du film, finit par se cloîtrer pour de bon dans sa chambre, au moment où l’un de ses proches a besoin d’elle. Si la protagoniste parvient malgré tout à émouvoir, c’est parce qu’on la découvre au milieu du film suffisamment consciente d’elle-même pour mesurer comment la perçoivent les autres (« Tout le monde me déteste », répète-t-elle à sa sœur, résignée). Mike Leigh dresse au fond le même constat dévastateur que dans Another Year : ce n’est pas parce que certaines personnes sont difficiles à aimer qu’elles n’ont pas besoin de notre affection. Il n’y a pas plus grande souffrance, nous dit-il, que l’impossibilité fondamentale de se lier aux autres, figurée dans son cinéma par ces contrechamps dévastateurs où les autres protagonistes dévisagent en silence, avec une dignité mortifiée, les anti-héros hors de contrôle. « Nous vivons tous dans la douleur. Pourquoi n’arrivons-nous pas à la partager, cette douleur ? », s’écriait Timothy Spall dans Secrets et Mensonges.

Le cinéma de Mike Leigh a toujours valu avant tout pour la justesse et la précision de ses études de caractères, et par l’arène incomparable offerte aux comédien·nes, qui jouent toujours un rôle central dans le processus d’écriture et de conception des films. Mais il ne relevait pas autant, autrefois, de la simple captation : ses films en pellicule atteignaient une beauté quasi-picturale dans l’attention qu’ils accordaient aux intérieurs modestes de la classe ouvrière britannique et aux visages atypiques de ses acteur·rices, filmé·es en gros plan. Cette picturalité de l’image fait cruellement défaut à Deux Sœurs : tourné dans une image numérique lisse et crue, le film est, peut-être à dessein, aussi aseptisé que l’intérieur de Pansy. La frontalité et la symétrie des plans larges visent à épouser l’architecture fonctionnelle des logements neufs où se cloîtrent les protagonistes. Ce dépouillement attire cependant l’attention sur le découpage trop systématique et fonctionnel des séquences dialoguées (alternance entre plans d’ensemble et champs-contrechamps, légers panoramiques d’accompagnement pour suivre les déplacements des personnages, etc.). D’où le sentiment d’une œuvre un peu informe, portée presque entièrement par son écriture et ses comédien·nes. D’une certaine manière, Deux sœurs ressemble à son héroïne : objet revêche et déplaisant, parfois au bord de l’insoutenable, il vous plante malgré tout son poignard au plus profond du cœur.

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