Diana Vreeland, rédactrice en chef de Harper’s Bazaar et Vogue, a régné sur la mode durant trois décennies, découvrant des talents comme les photographes Richard Avedon et David Bailey ou encore l’actrice Lauren Bacall. Mais plus que son travail d’éditrice, c’est la modernité qu’elle apporte à la représentation de la femme qui place Diana Vreeland parmi les grandes figures féminines du XXe siècle. En rendant hommage à « l’Impératrice Vreeland », le documentaire The Eye Has to Travel revient sur sa vie incroyable mais surtout sur un siècle mouvementé, marqué par des révolutions en tout genre (politique, sociale, sexuelle, etc.) qui ont irrémédiablement fait basculer le monde dans l’ère moderne.
Née en pleine Belle Époque (1903) à Paris dans une riche famille bohème, Diana Vreeland grandit entre Paris, Londres et New York, en côtoyant le danseur Vaslav Nijinski ou Serge de Diaghilev, le fondateur des Ballets russes. Elle assiste en 1910 à Londres au couronnement du roi George V, passe son adolescence dans les clubs de jazz new-yorkais de Harlem et devient amie dans les années 1920 avec Coco Chanel. Lorsqu’elle s’installe définitivement au début des années 1930 dans la grosse pomme, elle est engagée par Harper’s Bazaar comme rédactrice. Son destin peut enfin s’accomplir.
Structuré autour d’une conversation enregistrée en 1983 qui servit de base à l’écriture de ses mémoires, le documentaire superpose les propos (pour la plupart en audio), très littéraires, de Diana Vreeland à d’autres sources. Des interviews vidéo qu’elle donna entre les années 1970 et sa mort en 1989, des témoignages de proches, archivés ou récents (Richard Avedon, Lauren Bacall, Angelica Huston, Oscar de la Renta, Pierre Bergé et de nombreux collaborateurs qui officièrent avec elle au fil de sa carrière) et surtout des archives historiques qui illustrent son discours, complètent le film. On découvre ainsi des Parisiennes du début du siècle se promenant sur les grands boulevards, des extraits des ballets russes, des images du « swinging London » ou encore des photos de Jackie Kennedy, une amie que Vreeland a relooké lorsque celle-ci est devenue première dame des États-Unis. Ce voyage dans le temps offre une lecture assez passionnante du siècle et de ses soubresauts, notamment la progressive émancipation des femmes (l’arrivée du bikini ou de la mini-jupe).
À travers le prisme de la mode, The Eye Has to Travel brosse une histoire de l’Occident tout autant que le destin d’une femme pas ordinaire. Fort de ce matériau, le film peine malheureusement à nuancer son portrait, préférant l’hagiographie à une mise en perspective plus objective. Mais le personnage Vreeland, ouvertement mythomane (elle assure avoir appris à monter à cheval avec Buffalo Bill par exemple) donne au spectateur des pistes pour douter, pour remettre en question ce qui est montré. Travail de montage de strates de documents divers, le documentaire souligne l’inventivité de la rédactrice, son acharnement à faire entrer l’Art (cinéma, musique, peinture, danse) dans les pages de son magazine, en lieu et place des recettes et autres conseils pour les femmes au foyer qui pullulaient à l’époque. Icône qui inspira Stanley Donen (Drôle de frimousse), William Klein (Qui êtes-vous, Polly Maggoo ?) ou Lauren Weisberger (Le Diable s’habille en Prada), elle est la grand-mère de Carrie Bradshaw tout autant que celle d’Anna Wintour, un pied dans le réel l’autre dans la fiction. Une héroïne moderne assurément.