Dope

Dope

de Rick Famuyiwa

  • Dope

  • Américaine2015
  • Réalisation : Rick Famuyiwa
  • Scénario : Rick Famuyiwa
  • Image : Rachel Morrison
  • Décors : Scott Falconer, Christine Eyer
  • Montage : Lee Haugen
  • Musique : Germaine Franco
  • Producteur(s) : Forest Whitaker, Nina Yang Bongiovi
  • Production : Significant Production, Revolt Films, i am OTHER
  • Interprétation : Shameik Moore (Malcolm), Kiersey Clemons (Diggy), Tony Revolori (Jib), Zoë Kravitz (Nakia), Forest Whitaker (le narrateur), A$AP Rocky (Dom)
  • Distributeur : Happiness Distribution
  • Date de sortie : 4 novembre 2015
  • Durée : 1h43

Dope

de Rick Famuyiwa

Sortir du ghetto... et sombrer dans le marketing


Sortir du ghetto... et sombrer dans le marketing

Le quartier d’Inglewood où se déroule Dope n’est pas une simple toile de fond. Rick Famuyiwa a grandi dans ce « ghetto » majoritairement habité par des afro-américains, surnommé « les bas-fonds de Los Angeles ». À travers le portrait de trois jeunes comme les autres vivant à Inglewood – le jeune et sage Malcolm qui rêve d’intégrer Harvard et ses deux amis Nakia et Jib – le réalisateur choisit de rendre visible avec plus de justesse et moins de noirceur les habitants de ces quartiers trop souvent caricaturés. Il s’éloigne ainsi volontairement du genre du « urban film », ou « hood film », centré sur la culture afro-américaine, la vie des gangs, et le hip hop, qui semble s’être approprié de manière trop exclusive la représentation des quartiers chauds, comme si ce territoire exigeait un genre spécifique.

Contre cette forme de « ghettoïsation cinématographique » de tout un pan du territoire, Rick Famuyiwa choisit de détourner les codes du « hood film » à l’intérieur d’une comédie bien plus mainstream. Le genre du teen-movie – qui raconte en général le parcours initiatique et trash d’adolescents rêvant de leur première relation sexuelle – évite en effet au film le pathétique de la fin de Fruitvale Station, la précédente production de Forest Whitaker qui évoquait aussi la vie d’un jeune homme plein d’espoir dans un quartier chaud. Pour les trois héros de Dope, le rapport aux gangs est surtout une affaire de course-poursuite burlesque qui s’étend sur le film entier, où il s’agit d’abord de ne pas se faire voler ses baskets ou son vélo, avant de devoir se débarrasser d’un chargement de cocaïne récupéré par erreur. La violence des « gangstas », loin d’être dramatisée, apparaît comme une perturbation absurde et inutile du quotidien des habitants d’Inglewood : dans les bus de ville, dans les restaurants de quartier, les dealers à la recherche de leur livraison surgissent en hurlant, l’arme à la main, créant ainsi un décalage particulièrement loufoque entre leur attitude et le caractère absolument anodin de la situation qui les entoure.

Le trafic de drogue, au lieu de devenir un objet de crainte, est ainsi au cœur de la satire, la cocaïne devenant souvent l’élément déclencheur du comique de situation et de quiproquos – un dealer réclame à tue-tête son « déjeuner » (c’est-à-dire, pour lui, de la drogue) dans un fast-food, au point de déclencher un règlement de compte déjanté lui faisant payer son manque de civisme. Le personnage de Lily, jeune femme fascinant Malcolm, permet de réunir efficacement à cette vision loufoque du trafic la part « obligatoire » d’humour sexuel du genre : complètement droguée, Lily devient incontrôlable, et son corps se transforme en automate aux réactions (et aux écoulements de toute nature) imprévisibles faisant dérailler de nombreuses situations – dont une scène de voiture faisant légèrement écho à la séquence la plus burlesque du Loup de Wall Street de Scorsese.

La fabrication commerciale d’un film-culte

Si la volonté d’un réalisme burlesque sur l’adolescence dans les ghettos est l’appréciable ligne d’horizon de Dope, ce film demeure extrêmement formaté. On y reconnaît les défauts habituels aux pires films du festival de Sundance – Rick Famuyiwa a d’ailleurs été formé au Sundance Institute’s Writer/Director’s Lab : en croyant éviter les clichés (ce teen-movie renonce à l’habituelle scène de bal de promotion), le film se termine avec un happy-end invraisemblable, où les bons sentiments triomphent de manière explicite et naïve, le tout accompagné par une voix off inutile et didactique. Pire encore, Rick Famuyiwa multiplie les choix racoleurs pour faire de son film un produit à la mode pour la jeunesse. Tout est ainsi fait pour créer un phénomène d’identification rentable entre les personnages du film et une génération « connectée », 2.0., nouvelle maîtresse du net et de son contenu dématérialisé, détenant désormais un pouvoir ignoré des générations précédentes. Malcolm a beau être un geek, il est aussi complètement « vintage », fan du hip hop des années quatre-vingt dix au point d’en parler continuellement et de porter l’invraisemblable brosse de MC Hammer. On devine ici l’espoir de créer un « film culte » à la bande originale assurément « cool » s’inscrivant dans la lignée de Pulp Fiction et de Clerks, où l’on n’hésite pas à suspendre l’action au profit de débats tournant à vide. Pour décrire la génération du MP3 triomphant, les trois héros forment un groupe de musique jouant plusieurs fois dans le film qui laisse alors place à un clip commercial, envahi par les split-screens (car c’est un monde fait d’écrans, on l’aura compris), à la pop sucrée composée par Pharrell Williams, auteur du titre survendu « Happy ». Un rôle secondaire est même tenu par le chanteur A$AP Rocky qui fait actuellement salle comble dans le monde entier. Dope s’ancre donc dans la mode, et, au lieu de tirer l’éternel de la circonstance, devient un produit d’ores et déjà très daté.

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