Beau sujet, a priori, qu’El Bulli, feu l’un des restaurants les plus novateurs du monde, et son annuelle période de fermeture au cours de laquelle sont concoctées de véritables inventions culinaires. Mais, à constater à quel point le réalisateur a peu à en dire et, en même temps, à quel point la cuisine est un thème en vogue (comme en a encore témoigné tout récemment la fiction Toast), on se demande s’il a jamais eu d’autre objectif que celui de surfer sur la vague.
El Bulli affirme au départ certains parti pris qui laissent espérer une certaine saveur. Le commencement du film, in medias res, nous introduit d’emblée à la spécificité du restaurant auquel le réalisateur a choisi de s’intéresser : l’importance qu’il accorde à une recherche culinaire qui suit un protocole presque scientifique (on a pu parler de cuisine « moléculaire »). Le film nous donne régulièrement le plaisir de comprendre par nous-mêmes, après coup, ce qui se joue dans certaines scènes. Il adopte en effet le point de vue des acteurs de cette réinvention annuelle, sans jamais intervenir si ce n’est par le biais d’indications textuelles minimales. Le film tente ainsi de retranscrire les mécanismes créatifs dont sont issus les menus d’El Bulli.
On ne peut totalement dénigrer sa portée informative. Il rend plutôt bien compte de certains aspects du travail de Ferran Adrià : le caractère délicat et crucial de l’élaboration des textures, l’évolution constante à laquelle sont soumis plats et menu… C’est intéressant mais un peu mince. Trop souvent, le film se contente de livrer, sans aucun effort dramaturgique, des scènes de tâtonnements, qui tournent rapidement en rond. À force de se cantonner à sa position d’observateur, Gereon Wetzel réussit surtout à être superficiel. Il se prive d’explorer des pistes qui auraient pu donner à son film davantage de portée. On ne sait rien, par exemple, de ces chefs et du sens qu’ils donnent d’eux-mêmes à leur activité. Cela ou autre chose, peu importe, le film manque en tout cas d’une intention qui le structure et amplifie les documents bruts que sont les images.
On pourrait croire que le réalisateur s’est seulement aperçu trop tard des limites de son entreprise, de la difficulté à capter véritablement le processus de création. Mais quelques images purement décoratives, quelques scènes qui nous éloignent des problématiques culinaires pour aborder maladroitement des questions humaines démontrent surtout une certaine inconsistance du point de vue du réalisateur. On se rend compte que si le film ne dit pas grand chose, c’est peut-être d’abord faute d’avoir vraiment essayé. S’il cherche à se démarquer de la production télévisuelle lambda, il est finalement habité comme elle par une sorte de fantasme de l’objectivité et par la croyance erronée qu’il suffit de capter les choses pour les rendre parlantes. Or, si la créativité aurait pu être le réel sujet du film, Gereon Wetzel n’a pas su, loin s’en faut, élaborer les pièges qui auraient permis d’en éclairer les mystères.
La plus belle scène concerne finalement autre chose : le résultat de ce processus. Longuement, le film scrute le visage d’Adrià, alors qu’il goûte pour la première fois à la totalité de son nouveau menu. Par le biais des expressions de ce visage généralement plutôt fermé, le film parvient alors enfin à nous donner accès aux sensations gustatives dont on n’a cessé de nous parler. Le défaut d’attention à l’humain et à la portée affective du travail des chefs, dont souffre a contrario la plus grande partie du film, est certainement l’une des raisons principales de l’indifférence qu’il suscite.